SOMMAIRE



Éléments d’archives

sur

Port-Louis de l’Isle de France vers 1770

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Le Port-Louis vu par Bernardin de Saint-Pierre en 1768 (*)


    Le petit port ou le Port-Louis est situé au nord-ouest. On y entre et on en sort de vent largue. Sa latitude est de 20 degrés 10 minutes sud, et sa longitude du méridien de Paris 55 degrés. C'est là le chef-lieu, situé dans l'endroit le plus désagréable de l'île. La ville, appelée aussi le camp, et qui ne ressemble guère qu'à un bourg, est bâtie au fond du port, à l'ouverture d'un vallon qui peut avoir trois quarts de lieue de profondeur sur quatre cents toises de large. Ce vallon est formé en cul-de-sac par une chaîne de hautes montagnes hérissées de rochers sans arbres et sans buissons. Les flancs de ces montagnes sont couverts pendant six mois de l'année d'une herbe brûlée, ce qui rend tout ce paysage noir comme une charbonnière. Le couronnement des mornes qui forment ce triste vallon, est brisé. La partie la plus élevée se trouve à son extrémité, et se termine par un rocher isolé qu'on appelle le Pouce. Cette partie contient encore quelques arbres : il en sort un ruisseau qui traverse la ville, et dont l'eau n'est pas bonne à boire.
    Quant à la ville ou camp, elle est formée de maisons de bois qui n'ont qu'un rez-de-chaussée. Chaque maison est isolée, et entourée de palissades. Les rues sont assez bien alignées ; mais elles ne sont ni pavées, ni plantées d'arbres. Partout le sol est couvert et hérissé de rochers, de sorte qu'on ne peut faire un pas sans risquer de se casser le cou. Elle n'a ni enceinte ni fortification. Il y a seulement sur la gauche, en regardant la mer, un mauvais retranchement en pierre sèche, qui prend depuis la montagne jusqu'au port. De ce même côté est le fort Blanc, qui en défend l'entrée, de l'autre côté vis-à-vis est une batterie sur l'île aux Tonneliers.


(*) Voyage à l’Isle de France, première édition, 1773


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(L'ouvrage de référence sur ce sujet est celui d'Auguste Toussaint : Port-Louis Deux siècles d'histoire)

Le Port-Louis, également dénommé au 18e siècle Port du Nord-Ouest, est le principal port de l’Isle de France. Pour de nombreuses raisons, il fut préféré à un autre port, situé diamétralement à l’opposé de l’île, dénommé à cette même époque, Port du Sud-Est ou Grand Port, ou encore Port Bourbon.

Dans les années 1770, le Port-Louis n’était pas seulement un havre pour les bateaux, c’était aussi une ville, la seule de l’île ; mais s’il est aisé de trouver des cartes qui figurent la rade, outils de navigation indispensables pour aborder au port en se gardant des récifs et autres bas-fonds, en revanche, en parcourant les ouvrages consacrés à l’île Maurice, il nous a semblé qu’il n’existait que très peu de représentations iconographiques de la ville. On trouve généralement la vue du Port Napoléon empruntée à l’atlas joint à la publication du Voyage pittoresque à l’île de France de Milbert, carte datée de 1812(*). Cette carte est bien détaillée et légendée, mais pour illustrer l’époque où Pierre Poivre y résidait, on pouvait souhaiter un document plus contemporain. Nous avons trouvé aux Archives Nationales une carte fort intéressante, puisque datée de 1784, et donc beaucoup plus à même d’illustrer les propos de Poivre lorsque de 1767 à 1772, il avait en charge l’aménagement de la ville du Port Louis, le Camp comme on disait alors.

On pourra comparer les plans de 1812 et 1784 avec un plan plus ancien, daté de 1759 (**) des Archives Coloniales que nous empruntons à l’ouvrage d’Auguste Toussaint .
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Jean-Daniel Dumas et Pierre Poivre arrivèrent à l’Isle de France en juillet 1767 pour administrer cette colonie au nom du roi de France ; c’est la Compagnie des Indes qui jusqu’alors en avait eu la charge. Parmi les premières mesures à prendre de la part des nouveaux administrateurs, il leur fallait acquérir de la Compagnie les locaux nécessaires à l’exercice de leurs fonctions, et pour ce faire, il fut procédé, dans le courant de l’année 1767, à un relevé précis des bâtiments. Il en résulta un document intitulé  Toisé général des bâtiments civils appartenant ci-devant à la Compagnie des Indes et réservés à Sa Majesté à l’Isle de France.

Ce toisé général de 1767, illustré du plan de 1784 sont les deux documents qui justifient principalement cette note. Nous signalons également un État des personnels qui nous apprend qu’à la fin de l’année 1767, les personnels attachés au Port Louis à la charge du roi comprenaient 64 ouvriers blancs et 337 Noirs esclaves qui, avec femmes et enfants, représentaient une population de 606 personnes de couleur.

En 1769, le chevalier Desroches succéda à M. Dumas à la tête de la colonie, il sut se concerter avec Poivre, pour établir une ordonnance destinée à améliorer la qualité de la vie au Port-Louis.

« Considérant combien il serait utile et agréable aux habitants du Port-Louis de cette île, de réparer promptement la dévastation affreuse de toutes espèces d’arbres qui a été faite dans l’étendue des terrains occupés par les maisons et emplacements ... Tous les entourages des maisons et des terrains ne pourront plus être faits qu’en haies vives ... interdisons expressément les entourages en palissades, planches ou autres bois morts ... Il est ordonné à chaque propriétaire ... de planter sur les alignements et aux distances de leurs entourages, la quantité de onze arbres ... la rue correspondante sera de cinq toises de largeur et plus, et les dits arbres seront plantés à dix-huit pieds de distance les uns des autres ... sans néanmoins que ces distances puissent gêner lesdits propriétaires par rapport aux entrées et portes de leurs maisons ... Enjoignons à chaque propriétaire de garantir les arbres des vents et de la morsure des animaux ... tuteurs ou palissades ... arroser ... tailler  ... Chaque arbre sera planté dans un trou de quatre pieds du roi ... Dans toutes les grandes rues, comme celle dite du Champ de Mars, celle du Rampart, de Desforges, des Casernes et autres ayant sept toises de largeur, chaque propriétaire de maison et emplacement sera tenu d’élever un petit trottoir de six pouces de hauteur ... » (Ordonnance n°179 du 17 juin 1769).

Le gouverneur Desroches dresse un tableau bien sombre de la ville et de ses habitants à son arrivée dans la colonie, tableau sans aucun doute outré, façon de se féliciter des progrès accomplis durant son administration.

    « La ville du Port Louis était un cloaque morale et physique, le libertinage, la débauche, le débordement y régnaient parmi le peuple, on y commettait des crimes à toute heure. On ne peut pas se faire une idée du désordre affreux qui régnait dans la ville du Port Louis. Si néanmoins on considère de quelle espèce d’hommes elle était peuplée, l’étonnement cessera. D’un coté tout ce qu’il y avait de négresses libres y avaient des maisons, on sait à quel prix cette liberté s’acquiert. Les jeunes cherchaient à s’entretenir dans leur nouvel état par les mêmes moyens qui le leur avaient procuré, les vieilles étaient plus dangereuses encore.
D’un autre coté tous les hommes désertés ou restés des différents vaisseaux, tous les soldats congédiés, tous ceux qui n’avaient pu soutenir la vie tranquille mais laborieuse des campagnes, tous les mauvais sujets fugitifs d’Europe ou de l’Inde avaient abouti dans ce repaire. Aucun lien, aucun attachement honnête ne les retenaient, leurs occupations étaient peut-être aussi pernicieuses que le repos honteux qu’ils étaient quelquefois forcés de quitter pour acquérir les moyens de satisfaire à leurs passions, et même à leurs nécessités. Ils se procuraient ces moyens par les plus vils, et presque toujours les plus coupables trafics ; ils étaient bien éloignés de songer à quitter cet état pour se marier et pour donner des sujets utiles à la colonie. Les filles blanches elles-mêmes ne pouvant guère espérer de s’établir honnêtement étaient réduites à mener une vie libertine, plus ou moins scandaleuse suivant les agréments de leur figure et de leur esprit. Pour comble de débordement, les jeunes Noirs libres étaient en société souvent en concurrence avec les Blancs. Il est difficile de dire quel était le plus funeste de leur union ou des querelles qui la troublaient continuellement. [...]
Frappé d’un spectacle aussi odieux, je cherchai dès le premier moment à détruire le vice, ou du moins à le forcer de prendre le masque de l’honnêteté, la religion et une police sévère réglée sur les principes d’une saine morale, me parurent les seules armes que je pouvais employer avec succès.
[...] Ces principes-là établis, je me hâtai de séparer entièrement l’espèce noire des hommes blancs. J’assignai aux premiers des emplacements soit à la ville soit à la campagne, absolument séparés des Blancs auxquels je rendis par là toute la supériorité que la politique veut qu’on leur donne même avec affectation [...]
Les rues tortueuses étaient d’ailleurs si étroites, que deux hommes de front pouvaient à peine y passer, des cabanes de bois les bordaient, et se tenaient immédiatement, en sorte que tout présentait un chaos que l’on ne pouvait débrouiller, dans lequel l’air circulait à peine, et que la police ne pouvait pas éclairer. On y avait également à craindre l’assassinat, la peste et l’incendie. Je fis aligner toutes les rues comme dans la ville d’Europe la mieux établie. Je donnai 36 pieds de largeur aux rues principales, les plus étroites sont larges de 24 pieds. Je fis déplacer toutes les maisons qui barraient cet ordre ... » (Base documentaire : 28 fév.74. Desroches : Mémoire justificatif de son administration).

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Nous complétons cette note par des extraits de correspondances administratives, relatifs au Port-Louis, au premier rang desquels on trouvera le commentaire de Poivre au Toisé général des bâtiments civils, occasion pour l’intendant de quelques reproches au gouverneur Dumas.

Enfin, pour tous les marins qui naviguaient de la France à la Chine dans les années 1770, il y avait les irremplaçables Instructions sur la navigation de M. d'Après de Mannevillette.  Nous en extrayons tout ce qu’il faut savoir pour arriver au Port-Louis de l’Isle de France. Nul besoin du G.P.S.,  le navire est guidé pas à pas : on y apprend à se repérer grâce à l'île Ronde, comment gouverner entre l’île Longue et le Coin-de-Mire, comment doubler la pointe des Canonniers pour enfin mouiller par dix-huit brasses, à moins qu’un vent favorable ne permette d’aller jusque dedans le port, au-delà de l’île aux Tonneliers.

(*) : Carte de 1812 disponible sur Gallica : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5675366q/f10.image.r=milbert.langFR

(**) : Plan du Port-Louis en 1759 .

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Plan de l’Arsenal
du Port Louis Isle de France
1784

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Nous avons deux photos de ce plan, l’une bien nette, mais mal cadrée, l’autre un peu floue.

Plan Port-Louis 1784 « bien cadré » 

Le plan est accompagné d’une légende et de Nottes :

                Legende  

A  Place d’armes

B  Boulangerie

C  Magasins et Bureaux sur la Place

D  Batterie du Port et Bureaux

E  Cave et Voilerie au dessus

F  Tonnellerie et Grenier

G  Logement du Lieutenant du Port servant de Magasin

H  Baraques servant à divers atteliers &c.

I  Magasin et Grenier

K  Muraille projettée pour y placer les atteliers et Greniers d’abondance

L  Bassin à chaux servant pour le Goudron

M  Hangard de la Mâture et Grenier

N  Baraques servant à la Charonnerie et Tourneur

O  Magasin en Pierre et Grenier

P  Chantier des Bois

Q  Magasin en charpente et appentis

R  Magasin de Garniture et Grenier

S  Baraques où sont les forges la chaudronnerie &c.

T  Hopital dont une aile sert de Magasin et une non achevée

V  Poudriere

W  Pavillon du Port et Batterie

X  Hopital des Noirs

Y  Magasin à étage

Z  Magasin pareil projetté

&  Bastion où l’on propose de faire Caves et Magasins projettés

a  Partie proposée pour un Port Marchand

b  Bancassal

c  Islot et Petite Poudriere

d  Boulangerie de Caudan

e  moulin à vent

 

Nottes

Le Port marchand est coloré en Rouge
Le Port vieux ......................   en Jaune
Le Port neuf ........................   en Vert.

Il y a des magasins sur l’Isle aux Tonneliers à plus de 1000 toises de distance du Port Louis.

Le Roy a deplus des magasins à loyer chez Mrs D’ayot, Gerville, Saunois et sur les anciens Etablissements de Mr Darifat.
Les terrains
(1) depuis la muraille projettée jusqu’à la Rue Royale sont concédés et établis : c’est ce qui forme les Boutiques des marchands établis dans cette Rue.

 (1) : Ici est dessinée une étoile identique aux deux étoiles figurées sur le plan en dessous de la rue Royale

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Toisé général des bâtiments 

Etat des personnels des deux ports.

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Extraits de correspondances relatifs au Port-Louis.

 
 

Un état général des bâtiments civils. (Base docu : doc-67-11-30z5)

« Monseigneur,

J’ai l’honneur de vous adresser ci-joint un état général des bâtiments civils qui appartenaient ci-devant à la Compagnie des Indes dans cette île, et dont nous avons pris possession au nom du Roi.

Ceux qui sont destinés à loger le Commandant, les officiers d’administration, les bureaux et la Caisse, ainsi que le Palais de la justice, sont plus que suffisants pour l’objet de leur destination. En général, ces logements, tant au Port Louis qu’au Port Bourbon, sont vastes, commodes, et assez solidement bâtis. Le Gouvernement seul du Port Louis, pourrait servir à loger un grand nombre de personnes, et M. le Commandant pouvait se dispenser de prendre d’autorité pour son seul usage, les écuries de la Compagnie qui sont un très grand et beau bâtiment en pierre, dont j’aurais pu faire un magasin bien utile pour le service du Roi.

Vous verrez par cet état, Monseigneur, que nous n’avons dans ce port ni magasins, ni greniers surtout, ni boulangerie, ni prison, ni salle d’arme, ni assez de magasins à poudre. Tous les bâtiments que nous employons aujourd’hui pour ces différents objets, ou n’y sont pas propres, ou sont trop petits, ou tombent en ruine. Depuis M. de La Bourdonnais, la Compagnie n’avait fait construire ici, que des augmentations au Gouvernement, des écuries et l’enceinte des casernes, avec un commencement de casernes pour loger trois ou quatre cents hommes, et un grand bâtiment pour loger les officiers de la garnison.

Je n’ai pas compris dans l’état des bâtiments pris pour le service du Roi, une multitude de petits hangars et de cases de bois en mauvais état, tombant en pourriture, et répandus de tous cotés, soit dans le port, soit dans l’enceinte de la ville. Ces bâtiments ne sont d’aucune considération.

Il y avait autrefois dans l’enfoncement de ce port et au pied des montagnes, quelques petits bâtiments accompagnés d’un très grand et vaste jardin avec une pièce d’eau au milieu, le tout enfermé de murailles. Ce jardin avait dès l’origine été formé pour fournir des légumes et des herbes médicinales à l’hôpital. Depuis M. de La Bourdonnais, il avait été négligé, une partie des murailles était tombée, M. Desforges les faisait relever quand nous sommes arrivés. M. Dumas sans me prévenir de rien s’est emparé du lieu comme par droit de conquête, en a fait sortir les gens de la Compagnie, y a établi des soldats des Noirs du Roi, y a seulement fait construire, de concert avec l’ingénieur en chef, des poulaillers et pigeonniers, avec les bois et les planches achetées pour la construction des casernes. Je ne l’ai su que par hasard, en allant me promener en cet endroit, pour voir si ce lieu que j’avais connu autrefois, ne conviendrait pas pour le service du Roi. Il est certain qu’il serait très propre à y former un jardin pour les besoins de l’hôpital, lequel dans le temps de l’administration de la Compagnie, dépensait en légumes et plantes médicinales du pays, jusqu’à neuf cents livres par mois. Quatre noirs pourraient entretenir ce jardin ».

 

Boulangerie. (Base docu : doc-67-10-15)

« J’ai trouvé ici les choses dans un tel état de dépérissement et d’abandon qu’il n’y avait pas même de boulangerie, le bâtiment qui y est employé est une case de pieux plantés en terre, au travers duquel le vent emporte les farines, où la pluie pénètre partout, où il n’y a aucune espèce de commodité, aucun ustensile qui vaille cinq sols. Cette case est située au vent du port qu’elle touche et qu’elle domine, de manière qu’un accident de feu consommerait dans une heure tout le port dont les magasins et les bâtiments sont en bois. J’ai donné ordre de construire une nouvelle boulangerie, dans un lieu convenable, où il se trouve déjà deux fours de faits, et un petit magasin propre à renfermer des farines. Ce bâtiment sera en pierre plus à portée de tout le monde, et dans un lieu où le feu ne pourrait nuire qu’à la boulangerie même. J’avais envie pour diminuer la dépense de prendre un bâtiment de pierre, assez considérable qui servait autrefois d’écurie pour les chevaux de la Compagnie ; mais quoique le Roi n’ait point de chevaux et qu’il ne lui convienne pas d’y en avoir, M. le Commandant a prétendu que ces écuries, qui sont un des plus grands et des plus beaux bâtiments de ce port, devaient lui appartenir, et j’ai cru pour le bien de la paix ne devoir pas le contredire. Il est certain, néanmoins, que dans la disette où nous sommes de bâtiments de toute espèce, ces écuries nous auraient fourni de très beaux magasins, pour contenir au moins une partie de nos approvisionnements. En attendant les ordres que j’ai l’honneur de vous demander à ce sujet, je laisserai M. Dumas jouir de ces bâtiments où il a logé des gens à lui, où il tient quelques chevaux, et où il a pratiqué différents magasins particuliers à son usage ».

 

Bâtir en pierre et planter des arbres. (Base docu : doc-67-11-30n)

« Comme la ville du Port Louis qu’on nomme ici le Camp est presque toute bâtie en bois et que la construction des maisons particulières qui se multiplient tous les jours occasionne une consommation énorme de bois, je désirerais avoir une assez grande quantité de maçons et de tailleurs de pierre, pour pouvoir défendre de bâtir en bois dans le Camp. Ce serait certainement un des meilleurs moyens, tant pour économiser les bois de l’île, que pour avoir à un prix raisonnables les bois dont le Roi aurait besoin tant pour la marine que pour ses travaux.

Il faut remarquer que la pierre est partout ici sous la main, que l’île n’en est que trop couverte, que les chemins et les rues mêmes du Camp en sont très embarrassées, et qu’elle est d’une très bonne qualité.

Il faut remarquer encore qu’il n’est point de pays au monde où la chaux soit meilleure et puisse être plus abondante ; toutes les côtes de cette île étant bordées de coraux qui sont la meilleure matière à chaux qu’il y ait dans le monde. Le petit nombre d’habitants qui a bâti ici des maisons de pierre, a l’expérience que les bâtiments qui sont bien plus solides et d’une toute autre durée, coûtent moins que des maisons en bois. [...]

En attendant je vais insérer dans l’ordonnance qui réglera la police particulière de ce camp, une défense de faire des entourages en planches et en palissades. Il ne sera permis de se clore qu’en pierre ou en haies vives. Cet article procurera une économie considérable de bois ; il est inconcevable combien de centaines de milliers de jeunes arbres sont employés ici en palissades qui durent à peine quatre ou cinq années et qu’il faut sans cesse remplacer aux dépens des forêts.

Il sera également ordonné de planter des arbres le long des rues, chacun devant sa maison, tant pour accoutumer les habitants à replanter des arbres que pour procurer de l’ombre et diminuer l’horreur du coup d’œil que présente à tout ceux qui abordent ici la vaste étendue de ce camp, où l’on n’a pas laissé un seul arbre et dont l’aspect est affreux ».

 

Une église en ruine. (Base docu : doc-67-11-30t)

 « Cette île qui est divisée en huit quartiers principaux n’a encore que trois paroisses qui sont établies : une dans chacun des deux ports dont les deux églises tombent en ruine, la troisième au quartier des Pamplemousses dont l’église n’est pas finie. Tout le reste de l’île est sans paroisse et par conséquent sans culte public. Beaucoup d’habitants n’entendent la messe qu’une fois l’année, quelques-uns passent plusieurs années sans aucun exercice de la religion ».

 

La Terre sainte, un vrai coupe gorge. (Base docu : doc-67-11-30y)

« La liberté générale de la vente des boissons avait produit une multitude d’abus très préjudiciables dont la ville, qu’on nomme ici le Camp, se ressentait principalement. Elle avait donné l’être à plus d’une centaine de marchands de vin dans une peuplade composée à peine de mille hommes libres : la plupart étaient d’anciens soldats du bataillon de la Compagnie, ou des gens sans aveu, débarqués des vaisseaux de France. Ils habitent un quartier du Camp appelé ironiquement la terre sainte, formé de petites cases entassées sans ordre, séparées par des ruelles très étroites et très dangereuses la nuit. Ce quartier est un vrai coupe gorge et un lieu de toutes sortes d’infamies. C’est là qu’habitent en grand nombre les voleurs, les receleurs, les ivrognes, les querelleurs et les femmes de mauvaise vie ».

 

Quatorze carcasses de vaisseaux coulés encombrent le port. (Base docu : doc-67-11-30y2)

« Nous avons trouvé le port du Nord-Ouest de cette île, communément appelé le Port-Louis, dans un état de dépérissement et d’abandon difficile à peindre. Non seulement on y a négligé l’entretien des quais qui l’environnent en partie, mais on y a laissé couler quatorze gros vaisseaux dont quelques-uns étaient remplis de fer et de canons, et tous de lest. Ces carcasses forment aujourd’hui autant de hauts-fonds qui resserrent extrêmement le port, et y forment des écueils. Les vases se sont rassemblées autour de ces carcasses, et en augmentent toutes les années le volume.

Si l’on tarde encore quelques années à se livrer sérieusement au curage de ce port, si l’on ne procède incessamment à relever ces carcasses de bâtiments coulés qui embarrassent ses passes intérieures et les mouillages, le port du Nord-Ouest de cette île deviendra impraticable, et les Français auront perdu par leur négligence le plus beau présent que la nature leur avait fait dans cette île. Déjà ce port qui contenait autrefois aisément soixante et quatre-vingt vaisseaux, ne peut plus en contenir avec sûreté que douze à quinze ».

 

Un palais pour la justice, et le Conseil. (Base docu : doc-67-11-30z2)

« Jusqu’ici le Conseil n’a eu pour s’assembler qu’un petit cabinet dans un coin du Gouvernement, dans lequel cabinet il n’y a ni porte, ni fenêtre. Ce lieu sert de buffet quand M. le Commandant donne des bals, et dans les autres temps, de cabinet de toilette pour tous les domestiques et esclaves du commandant. De sorte que chaque fois que le Conseil s’assemble, on ne trouve dans le lieu que de la poudre, des ordures et point de chaises.

En vain j’ai pressé M. le Commandant de céder au Conseil pour ses assemblées, toute la partie supérieure d’une des ailes de son Gouvernement qu’il n’occupe pas. Il m’a répondu qu’il n’avait pas assez de bâtiments pour lui, et que je pouvais loger le Conseil où je voudrais. Je lui fis observer, et cela en présence de tous messieurs les conseillers, que j’avais vu autrefois M. de La Bourdonnais avec son épouse et ses enfants, logés très à l’aise dans ce même Gouvernement qui n’était pas assez grand pour lui, qu’alors tous les bureaux de la Compagnie étaient placés dans le rez-de-chaussée de ce même Gouvernement, et que depuis le départ de M. de La Bourdonnais, les bâtiments avaient été augmentés de plus d’un tiers. Ma représentation ayant été inutile, je me suis déterminé à demander aux préposés de la Compagnie, leur bureau des livres qui est le seul bâtiment en pierre qui leur avait été laissé, tant pour la sûreté de leur caisse que pour leurs papiers. Je ferai de ce bâtiment un palais pour la justice, et le Conseil y sera beaucoup plus décemment qu’il n’eut jamais pu être dans le Gouvernement ».

 

Hôpital, magasins, greniers, besoin de construire et de réaffecter. (Base docu : doc-67-11-30z6)

 « Les magasins qui servent aujourd’hui d’hôpital sont les seuls qui pourraient convenir au Roi, parce qu’ils sont solides, et demandent peu de réparations. Ils sont admirablement situés sur le bord de la mer, avec un embarcadère commode, et leur situation ne convient point du tout à un hôpital. Ainsi pour avoir des magasins, il faudrait bâtir ailleurs un hôpital capable de contenir 500 malades.

Quant aux greniers qui appartenaient ci-devant à la Compagnie et dont j’ai pris possession au nom du Roi, vous verrez, Monseigneur, par l’état ci-joint qu’ils peuvent contenir à la rigueur, environ 2 millions de grains, mais je dois vous informer que ces prétendus greniers n’ont jamais été faits pour conserver des grains, que l’air n’y circule pas, que la plupart ne sont que des bâtiments en bois qui tombent en ruine, que ceux en pierre ont besoin d’être étayés pour que leurs planchers puissent supporter le poids des grains, que les murailles en sont trop faibles et se couleuvrent en beaucoup d’endroits,[...]

Nous avons ici, auprès de l’hôpital, les plus beaux emplacements pour la construction de ces greniers. Je crois, Monseigneur, que deux corps de bâtiment de deux cent quarante pieds de longueur sur quarante de largeur qui auraient chacun un étage au-dessus du rez-de-chaussée, pourraient contenir cinq millions de grains, à raison de 12 pieds carrés environ pour contenir deux mille quatre cent livres pesant de blé à la hauteur de vingt-deux pouces. Les pierres d’une excellente espèce se trouvent en abondance sur les lieux, la chaux et le sable qui se transportent ici par bateaux, aborderont au pied de l’ouvrage, et ces facilités diminueront considérablement la dépense. »

 

L’hôpital un repaire de fripons. (Base docu : doc-67-11-30z9)

« J’ai trouvé dans cette île trois hôpitaux établis par la Compagnie des Indes. Le premier et le plus considérable est celui du port du Nord-ouest, où depuis mon arrivée je n’ai guère vu moins de 250 malades, tant matelots que soldats. Le second est celui de la grande rivière de ce port, beaucoup mieux situé que l’autre, et dans lequel passent les convalescents renvoyés du grand hôpital. J’y ai toujours vu de 20 à 25 malades....

En examinant de près l’hôpital, j’ai reconnu que malgré les réformes considérables, c’était encore un repaire de fripons, où chacun ne pensait qu’à son profit, que ce lieu établi pour être l’asile des misères humaines, était un lieu d’infamie où une foule de négresses entassées sans raison, servaient à tout autre chose qu’au soulagement des malades.

[...] j’ai proposé à Messieurs les agents de la Compagnie de diminuer mon fardeau en établissant de leur coté un hôpital particulier pour les matelots de leurs vaisseaux, ainsi que tous les colons de cette île en ont pour leurs noirs. ...

J’ai d’abord cherché à reconnaître le bâtiment qui servait autrefois de laboratoire à la pharmacie de l’hôpital, bâtiment que la Compagnie avait vendu depuis 1764, et qui avait été revendu. Si ce bâtiment eut été convenable pour un laboratoire, j’étais fortement déterminé à le prendre au nom du Roi, malgré toutes les ventes faites ; mais à l’examen, j’ai reconnu que ce bâtiment trop petit pour un laboratoire, très mal situé dans un lieu qu’on ne peut aborder dans le temps des pluies, tombait en ruine, les murailles n’étant construites qu’avec de la terre. Il eut fallu abattre ce bâtiment, et en construire un autre qui eut coûté 25 à 30 mille livres. J’ai trouvé un autre corps de bâtiment dont la Compagnie n’avait jamais fait aucun usage : il avait été construit en bonne maçonnerie dans la vue d’en faire un moulin à eau. Il est de la grandeur convenable, et bien situé. J’y ai établi le laboratoire tel qu’il n’y en avait point encore eu dans l’île ».

 

Magasins, église, hôpital, boulangerie : du pain sur la planche. (Base docu : doc-67-12-31)

« En attendant que vos ordres nous autorisent à faire mieux, je me suis déterminé à prendre la nouvelle église qui tombe en ruine avant d’avoir jamais servi, et je vais en faire faire un grenier provisoire en y faisant les réparations les plus indispensables, soit pour étayer les murailles, soit pour y élever un plancher propre à y recevoir les grains, soit pour faire raccommoder les toits.

Ces réparations une fois finies, nous pourrons recevoir tous les grains des habitants, mais malheureusement les moyens nous manquent pour accélérer l’ouvrage, et je suis persuadé par le peu de diligence que je vois mettre dans les travaux du Roi, que les réparations à faire à l’église, ne seront pas finies, même avant la fin de la saison des pluies. [...]

Après la construction des greniers, celle d’un hôpital capable de contenir 600 malades paraît l’ouvrage le plus pressant, parce qu’alors nous aurons pour magasins les bâtiments qui servent actuellement d’hôpital. Ces bâtiments placés au bord de la mer, conviennent parfaitement pour des magasins, suivant leur première destination, et sont d’autant moins propres à servir d’hôpital que les malades y gagnent le scorbut. [...]

J’avais fait commencer une boulangerie qui nous est absolument nécessaire si nous voulons avoir du pain et du biscuit. MM. les ingénieurs m’avaient promis que ce bâtiment serait achevé avant la saison des pluies, nous y sommes arrivés, et il n’y a encore rien de fait. Je ne sais comment nous pourrons avoir du pain pendant cette mauvaise saison. Depuis plusieurs jours le travail de cette boulangerie est entièrement abandonné par les ordres de M. Dumas. »

 

L’hôtel du Gouvernement n’est pas au goût du gouverneur. (Base docu : doc-69-12-31b)

« Le Gouvernement, Monseigneur, est un très grand bâtiment, mais si ridiculement bâti et distribué qu’il n’est point habitable pour le Gouverneur. Il n’y a pas une seule pièce qui puisse contenir la dixième partie des officiers de la garnison, et des personnes de considération, homme ou femme, que la bienséance ou la curiosité y attire à chaque événement ; il n’y a pas une seule pièce où l’on puisse travailler sans être commandé par toutes les autres.

L’air y est si mauvais que M. Desforges me mande de Bourbon que c’est là que lui et Madame sa sœur ont gagné le scorbut dont Mme de Brin est à peine guérie en Europe, et qui le met aujourd’hui dans un danger si grand qu’il est obligé de quitter cette colonie contre tous ses intérêts pour aller se faire traiter en France.

Pour moi, Monseigneur, je vous avoue que je ne crains guère le scorbut, après m’en être préservé dans trente-cinq campagnes faites dans tous les climats du monde ; mais je vous avoue aussi qu’il m’est impossible de vaquer à trente objets différents, et de travailler dix heures par jour dans un lieu où tout contrarie l’application que je suis obligé de donner aux affaires. La maison du Gouverneur au Port est très bonne pour s’amuser, mais je n’en ai pas encore eu le loisir ».

 

Les ruelles du port, lieu de tous les complots. (Base docu : doc-70-8-16)

« Adjudication d’une cantine ayant monopole sur les boissons : Il était temps : car non seulement chez tous les petits habitants de la ville du Port Louis on vendait de vin et de la Rack à toute sorte de gens blancs et noirs qui étaient assurés de trouver à chaque porte un lieu d’assemblée pour former des complots de marronnage, ou autres aussi criminels. »

 

Poivre est satisfait de son bilan. (Base docu : doc-72-8-23)

«  Bâtiments civils et militaires : J’avais reçu de la Compagnie des Indes, les bâtiments nécessaires à l’administration de l’île, dans le plus mauvais état. Je les ai remis à mon successeur, tout réparés ou augmentés considérablement. Je lui ai remis plusieurs autres bâtiments civils achetés pour les divers besoins du service. Parmi les édifices élevés sous mon administration, j’ai remis :

-  1°. Trois grands corps de casernes solidement bâtis en pierre dans la ville du Port-Louis, capables de loger environ deux mille et quelques cents hommes.

-  2°. Deux autres corps de casernes au quartier de Flacq, également bâtis en pierre, capables de contenir cinq à six cents hommes.

-  3°. Trois vastes magasins dont un en pierre et les autres en bois, mais solidement construits, propres à contenir chacun quinze cents milliers de grains.

-  4°. Trois moulins à eau, réparés ou bâtis à neuf, très solidement construits, en état de fournir chacun six milliers de farine par vingt quatre heures.

-  5°. Une boulangerie, vaste et commode, très solidement bâtie en pierre, avec six fours en état de fournir le pain et le biscuit à la garnison la plus nombreuse et aux escadres les plus fortes, avec des soutes immenses pour le biscuit, et un magasin pour contenir en tout temps deux cents milliers de farine de blé du pays. Ladite boulangerie avec toutes les commodités et les dépendances nécessaires pour la facilité du service.

Tous ces bâtiments essentiels manquaient dans l’île, ils ont été construits sous mon administration. De tous ces ouvrages, il n’y avait à mon arrivée qu’un seul moulin qui fournissait quinze cents livres de farines par jour, et qui tombait en ruine.

Ports, Marine : J’avais reçu le port des mains de la Compagnie dans le plus triste état, démuni de tout, sans chaloupes, sans les embarcations nécessaires au service, les ateliers mal montés et tout au plus six cents esclaves, tant pour les services de la Marine que pour celui des ateliers attachés au port, lesdits esclaves reçus en différents temps.

Malgré les pertes énormes causées par un service forcé par deux ouragans et par une épidémie, j’ai remis ce même port à mon successeur avec seize cent quarante esclaves répartis sur différents travaux.

J’ai laissé l’opération du curement de ce même port dans le meilleur train par les soins et l’activité de M. le Ch. de Tromelin chargé de cette partie. Il y a deux cure-môles lancés à l’eau et achevés, ainsi que quatre gabarres à clapet, il y a déjà une digue faite pour empêcher les terres entraînées par les torrents de combler le port. On a creusé un canal pour recevoir le plus dangereux de ces torrents et détourner ses eaux, et une autre jetée principale, qui a la même destination d’arrêter les terres entraînées par les torrents, est commencée.

La partie du Génie : La partie du Génie était nulle et par conséquent sans moyen à mon arrivée dans la colonie. Je l’ai remise à mon successeur avec les ateliers de menuisier, de charpentier, de forgerons, de chaufourniers, de maçons, de tailleurs de pierre, de charrois, et autres qu’elle exige avec les bâtiments nécessaires à ces ateliers tous construits à neuf.

Augmentation de la ville du Port-Louis : J'ai remis à mon successeur, le chef-lieu de la colonie, la ville du Port-Louis, augmentée en population, et en nombre de maisons de plus d'un tiers pendant mon administration, avec toutes les rues alignées. J'ai laissé celle ville avec une église réparée solidement, et décente pour le culte public.

J'ai laissé une imprimerie bien montée et très utile, tant pour, la facilité du service que pour l'avantage de la colonie entière ».

 

Jour de fête au Camp. (Céré à M. de Cossigny, 1er septembre 1778) (Base docu : doc-78-an-a) 

« Vendredi matin après ma tournée au Jardin du Roi, j'ai été au Camp, et je l'ai revu le samedi au soir. La petite guerre de nos militaires m'a étonné et fait le plus grand plaisir. Jamais troupe n'a mieux manœuvré que celle-là ici. Le samedi on bénit les drapeaux. Le vendredi il y vint plus de 40 dames et plus de 60 le samedi où on a dansé jusqu'au dimanche 8 heures du matin. Il y avait plus de 250 personnes et une table de 160 couverts. J'y ai vu presque tout le port et le Général que je ne quittais pas d'un pas. Jamais je n'ai vu de chef plus satisfait, plus content que lui de tout ce qu'on y a fait. M. de Saint Maurice est très foncé dans son métier et il est bien secondé par ses officiers. J'y ai vu le Lieutenant Colonel en bonne santé. Demain je ferai encore le libertin et j'irai dîner chez M. de Rune, proche le Pont du Tom­beau, avec MM. de la Brillanne, Saint Maurice &c. »

 

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