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Monplaisir, un jardin bien nommé

Par Jean Paul Morel




Sommaire et postface
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      Monplaisir, c’est un rêve d’enfant devenu réalité. Si l’on en croit la légende, dès son plus jeune âge, Poivre avait exprimé un goût particulier pour l’agriculture et l’exotisme ; aussi comment mieux concrétiser de telles aspirations qu’en établissant en plein océan Indien un jardin où se côtoieraient les plantes des quatre parties de l’univers.

    Avant que Monplaisir ne devienne le terrain d’exercice des appétits agronomiques de Poivre, la maison de campagne de La Bourdonnais connut bien des vicissitudes au grès du bon vouloir des gouverneurs qui se succédèrent à l’Isle de France. Dans une première partie, c’est cette période qui nous occupera, avant que Poivre ne devienne Intendant des îles en 1767. Nous suivrons avec autant d’intérêt l’évolution d’un autre jardin : le Réduit dont le sort est lié à Monplaisir. Au second plan, deux autres jardins retiendront notre attention : Mongoust et Palma qui contribuèrent à l’enrichissement du jardin botanique de Monplaisir.


    La deuxième partie commence à l’arrivée de Poivre à l’Isle de France comme administrateur royal. C’est alors qu’il investit Monplaisir et peut enfin réaliser le jardin de ses rêves d’enfant, et y introduire la culture de la muscade et du gérofle, les deux épiceries fines objets de ses expéditions antérieures.


    Après avoir fait de Monplaisir un des plus riches jardins botaniques du monde, après s’être assuré de la pérennité des cultures des fameuses épices, Poivre rentre en métropole. Jusqu’à sa mort, il continuera à œuvrer pour le développement du jardin où préside son élève et ami, Jean-Nicolas Céré. La troisième partie traite de ces années où à travers des correspondances, Poivre se tient informé des efforts de Céré pour poursuivre son œuvre à Monplaisir devenu le Jardin du Roi, et ne cesse de l’abreuver en toute amitié de bons conseils pour la réussite des plantations.


 
IN MEMORIAM

    Au centre du Jardin botanique Sir Seewoosagur Ramgoolam, le nom actuel du Monplaisir, à la rencontre des avenues La Bourdonnais et Cossigny se dresse la Colonne Liénard, du nom du généreux philanthrope à qui l’on doit ce monument à la mémoire de quelques personnes sans lesquelles le bonheur d’habiter cette île ne serait pas tout-à-fait le même. Il écrivait : « l’idée de ce monument, je m’empresse de le dire, n’est pas de moi. Elle se trouve consignée et développée dans l’avant- propos d’un ouvrage publié en 1802 par Charpentier de Cossigny ... »(*) 

      La colonne ou plutôt l’obélisque fut érigée dans le jardin en 1861 avec 36 noms gravés. Depuis, d’autres noms ont été ajoutés. Sur le socle on peut y lire : LE DON D’UNE PLANTE UTILE ME PARAIT PLUS PRÉCIEUX QUE LA DÉCOUVERTE D’UNE MINE D’OR, ET UN MONUMENT PLUS DURABLE QU’UNE PYRAMIDE.(**) On peut s’étonner qu’on ait été chercher une pensée dans un ouvrage qui souleva l’indignation de la colonie lors de sa parution en 1773. Certainement la publicité apportée à l’île par Paul et Virginie aura réhabilité Bernardin de St Pierre. On prête à Poivre une pensée voisine : « il croyait, écrit du Pont de Nemours (***) , qu'on ne pouvait rien faire de plus agréable au Ciel & de plus utile au Monde que de planter un arbre & de labourer un champ : préceptes de Zoroastre, dont celui qui les suit, indique le fruit &la récompense ».

    Puisque l’idée de ce monument est due à Cossigny, revenons au texte en question, et apprenons quels hommes illustres ou inconnus Cossigny plaçait dans son panthéon botanique. On y retrouvera tous ceux dont nous avons parlé, mais également quelques autres, totalement oubliés aujourd’hui et qui mériteraient peut-être notre attention. Qui se souvient de Séraphin Merdier ?

(*) : Rapporté par Guy Rouillard dans Le Jardin des Pamplemousses citant D’Emmerez de Charmoy : Notice sur l’Obélisque Liénard, 1937.
(**) : Phrase empruntée à la lettre XIII de Voyage à l’Isle de France de Bernardin de St Pierre.
(***) : Notice sur la vie de M. Poivre, Paris 1786. x 


Moyens d'amélioration et de restauration proposés ...

[Un extrait de l’Avant-propos de Moyens d'amélioration et de restauration proposés au gouvernement et aux habitants des colonies ou ...., An XI. Par Joseph-François Charpentier de Cossigny.]
 
AVANT-PROPOS

... Afin d’exciter l’émulation des Voyageurs, je voudrais que la reconnaissance, mue par la politique, ordonnât l'élévation d’une pyramide dans le Jardin National de l'Ile de France, où l’on inscrirait les noms des citoyens qui ont bien mérité de la colonie, en y introduisant des végétaux utiles. ...

    Le nom de Mahé la Bourdonnais, qui a introduit à l’Ile de France le manioc et le camanioc du Brésil, et qui a forcé les habitans d'alors à les cultiver, malgré leurs préjugés contre ces racines nutritives qui assurent la subsistance de la Colonie, serait inscrit le premier. Viendrait ensuite celui de feu Le Juge, qui a été pendant long-temps le second Commandant de l'Ile. Il demandait à tous les marins des plantes exotiques, et cultivait dans son jardin celles qu'on lui apportait bien rarement. C'est à ses soins que nous devons plusieurs espèces de mangues, l'avocat du Brésil, la rose de Perse, etc. Le nom de feu Porcher, Conseiller au Conseil supérieur de Pondichéry, qui nous a envoyé de Karikal, où il commandait, le canelier de Ceylan, qu'il devait aux intelligences qu'il entretenait dans cette Ile, et celui de feu Magon, Gouverneur de l'Ile de France, qui a donné des soins particuliers à la multiplication des arbres et des plantes utiles qu'il avait chargé Aublet, botaniste et pharmacien, de cultiver, doivent trouver place sur notre pyramide. Le nom de mon respectable ami feu Desforges Boucher qui, pendant tout le temps de son gouvernement, a fait venir de Madagascar, de Batavia, du Cap de Bonne-Espérance et d'ailleurs, des graines et des plantes d'arbres utiles, dans nos Iles, doit être pareillement inscrit. Il prenait beaucoup d'intérêt à l'accroissement du Réduit, et sur-tout aux caneliers et aux poivriers. Ceux des capitaines de Joannis, Surville, et Marion-Dufresne, qui ont procuré à nos Iles le gourami de Batavia, cet excellent poisson qui s'est multiplié dans nos rivières et dans nos pièces d'eau, et plusieurs arbres du même pays, prouveraient que de braves gens qui ont acquis de l'honneur dans les combats, ont eu à cœur de se rendre utiles à nos Colonies. Ils nous ont apporté les mangoustans et les durions ; ils ont péri. On a remarqué que les mangoustans, transplantés au delà du quinzième degré de latitude, ne réussissaient pas. Cependant il y en avait un apporté par Surville, chez le citoyen Hubert, où il a donné fruit en 1788, et qui le premier a eu l'art de multiplier, et la générosité d'en distribuer des plantes dans les deux Iles. La correspondance qui s'est établie entre elles et Batavia, permet de faire venir le durion, et d'autres espèces d'arbres dans nos Iles. Je désirerais qu'on en envoyât à Madagascar, dont la température, dans la partie du nord de cette Ile, leur serait plus favorable même que celle de l'Ile de France, parce qu'elle est plus chaude et plus humide.

    Mon oncle Brénier, mort des suites de ses blessures, dans l'Inde, en combattant pour la patrie, doit être rangé dans la même classe que les trois marins que je viens de citer. Il connaissait mon goût pour l'acquisition des plantes exotiques, et même le partageait. I1 m'en a envoyé beaucoup de la côte de Coromandel, en différentes fois. Il y mettait un zèle rare, que lui inspirait le désir d'être utile à nos Colonies, plus encore que celui de m'obliger. C'est à lui que je dois le lilipé, le porcher, le margosier, le savonier de l'Inde, la longue, (palmier du même pays) etc., etc., que j'ai cultivés à Palma.

    Le nom du célèbre d'Estaing, dont la fureur populacière a payé, par une mort prématurée, les services rendus à l'État, trouverait, dans cette inscription, une réparation authentique. Il a envoyé de Gombrom à l'Ile de France deux chameaux, mâle et femelle ; acquisition dont il sentait toute l'utilité pour nos Colonies. Ils n'ont pas réussi, et je crains que ce ne soit faute de soins. Je les ai vus négligés dans l’emplacement des casernes, d'où on les a envoyés, mal à propos, à l'Ile de la Réunion. C'est encore à ce fameux Général que nous devons les noix de Bancoul.

    Le nom de feu Modave, mon ami et mon voisin, a des droits à l'inscription. Il nous a procuré le ravine-sara, et des plants de verjus du Fort-Dauphin, à Madagascar, où il avait été envoyé, en 1768, pour y former un établissement, qu'il était en état de diriger mieux que personne, et qui a été relevé avec une précipitation, une légèreté, une impatience, dignes de la frivolité de l'ancien Gouvernement. C'est encore lui qui nous a envoyé les souches de Martins, qui peuplent aujourd’hui les deux Iles, ces oiseaux précieux pour l'agriculture qu'ils préservent des ravages des insectes et qu'on devrait introduire à Saint-Domingue et dans les autres Antilles, ainsi qu'à Cayenne.

    Les noms de l'abbé Gallois, à qui nous devons le camphrier, et les arbres à suif, à thé, et à huile de bois ; de Bossinot, qui nous a apporté de la Chine la patate précoce, et l'arbre à suif ; de Marnière, à qui nous devons aussi l'arbre à huile de bois, les longanes, et l'arbre de vernis du même pays, doivent être inscrits.

    Je suis fâché d'avoir oublié le nom du respectable Missionnaire de la Chine, qui vint, en 1766, à l’Ile de France, et qui apporta des graines de l'arbre à huile de bois, et de celui de vernis, dont il fit présent au capitaine Marnière, qui l'avait conduit de Canton dans notre Ile, avec un plant de vernis, que celui-ci me donna. Je distribuai une partie des graines, et je plantai l'autre : celles d'huile de bois, sont les seules qui aient prospéré. Quant à l'arbre de vernis, il a une végétation très-lente. Je ne l'ai vu qu'une seule fois en fleurs dans mon jardin ; elles n'ont pas noué. Il a péri peu de temps après par un coup de soleil ; mais je l'avais multiplié par le moyen de ses rejetons, et j'en ai laissé deux plants dans le Jardin de Palma. Je conjecture que cet arbre demande, pour prospérer, une exposition plus fraîche. Ce n'est pas la seule acquisition que nous devons aux Missionnaires. Les Évêques de la Cochinchine, du Tonkin, et du Pégou, que j'ai vus à leur passage à l’Ile de France, m'avaient promis des envois précieux de ces différens pays, Les circonstances y ont mis obstacle ; mais j'espère qu'ils saisiront celles qui se présenteront à la paix, de remplir leurs promesses. Je ne doute pas que le Gouvernement ne s'empresse de rétablir les missions étrangères sur le pied où elles étaient avant la révolution : elles ont rendu de grands services. Les Anglais, les Suédois, les Danois, reconnaissent leur utilité : ils ont toujours accordé faveur et protection aux Missionnaires. Ce rétablissement, qu'invoque le patriotisme éclairé par une sage politique, me paraît digne des sollicitations des Assemblées Coloniales de nos deux Iles, d'autant plus qu'une grande partie des missions étrangères ont beaucoup plus de rapports avec les différentes parties des Indes Orientales, qu'avec les autres pays de la terre.

    Les noms du respectable Poivre, qui a été Intendant de l'Ile de France ; de Provost, Commissaire de la Marine ; du Capitaine d'Etchevery, qui nous ont procuré les arbres à épiceries fines des Moluques, le rima-granulosus, et d'autres végétaux ; le nom du naturaliste Commerson, qui mérite, à plus d'un titre, une place honorable dans notre inscription, par ses travaux sur la botanique de nos Iles, et sur celles du Fort-Dauphin, et par le présent qu'il nous a fait de la framboise de Bouro, l’une des Moluques, et de l’Évy d'Otaïti, doivent tous être inscrits sur notre pyramide, ainsi que ceux du brave Général Bellecombe, et du citoyen Séraphin Merdier, supérieur de l'hôpital des Religieux de la Charité du Cap, qui m'a envoyé, à la recommandation de ce Gouverneur-général de Saint-Domingue, des caïmites, et des chênes d'Amérique, etc. C'est aux soins de cet agriculteur aussi zélé qu'éclairé, que feu Bellecombe avait confié un envoi de graines, que je lui avais adressées de l’Ile de France à Saint-Domingue. Un autre envoi fut pris et transporté à la Jamaïque, où les Anglais possèdent depuis ce temps le canelier, et plusieurs autres végétaux de l'Orient.

    Le nom du fameux Thouin, membre de l'Institut National, doit orner cette pyramide. Il est un de ceux qui a fait le plus d'envois au Jardin National de l’Ile de France, Le citoyen J. Martin, botaniste et directeur du Jardin National de la Guyane, nous en a apporté une collection, de la part de l'Académicien, qui depuis nous a fait d'autres envois. Le même citoyen Martin fit le voyage de l'Ile de France à la côte de Malabar, pour y recueillir de nouvelles richesses, et nous apporter des poivriers, des cardamomes, etc. Il fut aussi chargé de conduire à Cayenne, une collection intéressante de végétaux, que lui remit, à l'Ile de France, le citoyen Céré.

    Nous avions déjà des poivriers dans l’Ile. J'en avais même fait une plantation à Palma, long-temps avant le voyage du citoyen Martin à Mahé. Ils fleurissaient sans donner fruit : mais ceux transportés par ce botaniste, sont fertiles. La culture de cette liane n'est pas encore connue. Il lui faut un sol sablonneux ou léger, une température chaude et humide. Il me semble que la nature n'a pas placé de poivriers au-delà du douzième ou du quinzième degré de latitude. C'est donc à Madagascar, dans la partie du nord de l'Ile, et peut-être à Foule-Pointe, et à la Baie d'Antongil, que nous pouvons espérer de faire réussir de grandes plantations de poivriers ; aussi je serais d'avis que l’on formât, au plutôt, un jardin de botanique dans cette grande Ile, pour lui fournir les objets qui lui manquent, et les multiplier, et pour y rassembler ce quelle produit d'utile. Certes, le nom du citoyen Céré ne peut manquer d'être inscrit sur notre pyramide, avec tous les éloges qu'il mérite, et qui sont dans toutes les bouches ; puisque c'est à son zèle, à ses soins, et à son intelligence, que nous devons la conservation et la multiplication de tous les végétaux qui sont au Jardin National, et dont la liste serait trop longue à détailler.

    Le respectable citoyen La Grenée, qui a obtenu un éloge mérité dans l'Histoire Philosophique des deux Indes, et qui a fait souvent des envois de graines de Pondichéry à l'Ile de France, tant au Jardin National qu'à moi-même, mérite une place distinguée.

    Les cit. La Billardière et la Haie, qui ont fait le voyage avec feu d'Entrecasteaux, dans les mers Australes, et qui nous ont apporté l'arbre-à-pain farineux, ne doivent pas être oubliés. Le premier est un botaniste distingué ; le second, un bon agriculteur, dont les soins ont eu les succès qu'on en attendait. Enfin, je terminerai cette longue: liste, quoiqu'incomplète, par les noms de deux Colons de l'Ile de la Réunion, les citoyens Lecomte et Hubert, agriculteurs zélés, hommes instruits et éclairés, citoyens recommandables qui, depuis long-temps ont entretenu une correspondance avec moi et avec le citoyen Céré, et qui nous ont envoyé souvent, en échange de nos envois, des choses utiles ou précieuses, des remarques et des observations intéressantes. Je dois même au citoyen Lecomte, botaniste éclairé, des descriptions exactes et complètes, qu'il a faites à ma sollicitation, de beaucoup de végétaux indigènes de l’Ile de la Réunion, que j'ai données à feu mon respectable ami, le citoyen le Monnier.

[Fin de l’extrait de Moyens d'amélioration ...]
[Intégral de l'Avant propos : =>Base docu : sans date n°7]

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