Expéditions au pays des épices

Par Jean Paul Morel

I : Pierre Poivre  - La poursuite d’un rêve


          Quelles raisons avait Pierre Poivre de s’embarquer à Lorient le 8 mars 1767 à destination de la colonie de l’Isle de France ?


        Sans doute répondait-il aux instances du premier ministre Choiseul (*) et de son cousin Praslin, le ministre de la Marine ; sans doute avait-il été sensible aux distinctions que le pouvoir lui attribuait en reconnaissance de ses mérites et de son engagement : il venait d’être anobli et décoré de l'ordre de St Michel ; sans doute le prestige de la fonction proposée et l’importance de sa rémunération ne pouvaient le laisser indifférent. Mais on ne peut douter que l’élément déterminant dans la décision de Poivre d’accepter le poste d’intendant des Isles de France et de Bourbon, n’ait été la possibilité qui lui était offerte de réaliser enfin son grand projet, la conquête des épices et leur installation dans la colonie française. Il ne cessera d’ailleurs de le répéter au ministre quand ce sera fait : « Je n'avais quitté ma retraite que dans l'espérance de pouvoir, sous vos ordres, rendre ce service à l'État.» (20 juillet 70), « Je n’ai plus d’autre prétention que celle d’aller me renfermer dans cette même retraite que je n’avais quitté que dans l’espérance de pouvoir ici établir la culture des plants d’épicerie. » (6 janvier 1771).
(*) : Le 1e novembre 1777, Poivre écrit à Céré : Vous ne savez peut-être pas que M. Bertin a un intérêt très particulier au succès de vos travaux. Ce fut lui qui, le premier des ministres, pensa à l'acquisition des épiceries, qui en fit naître l'idée à M. de Choiseul, qui me fit connaître à ce ministre, et contribua, plus que personne à me tirer de ma retraite pour cet objet.

*

        Ses instructions (le Mémoire du Roi) le spécifiaient bien « Après la culture des subsistances, celle des épiceries serait la plus avantageuse ou plutôt la seule véritablement utile. On assure que le terrain de l’Isle de France y est propre, et qu’il n’est besoin que d’avoir du plant et de le bien cultiver. Cet objet est bien intéressant, et le Sr Poivre immortaliserait son administration, s’il pouvait mettre la colonie en concurrence avec les îles Moluques par cette production » ; et le ministre insistait : « pour la muscade et le gérofle, il y a de grandes difficultés à vaincre, cependant cela n’est pas impossible puisqu’on a déjà eu du plant, c’est à quoi il faut mettre toute son industrie, et il ne faut pas se rebuter par le mauvais succès des premières tentatives. » (Doc.1). Poivre tenait là le moyen de prendre sa revanche sur vingt ans d’efforts et d’espoirs déçus. Pour éviter tout malentendu, il le rappelait au ministre au moment de s’embarquer pour la colonie : « Vous m’avez assuré que l’acquisition des épiceries était le principal objet de ma mission. Vous m’ordonnâtes de m’en occuper dès mon arrivée à l’Isle de France ». (1)

        Quelques mois plus tôt, fin 1766, M. de Bougainville quittait Brest sur la Boudeuse, en route pour les Malouines afin de remettre cette île à la couronne d’Espagne. Mais les instructions du ministre ne s’arrêtaient pas là. Bougainville devra parcourir le Pacifique pour y reconnaître des terres inconnues. Enfin Bougainville devra faire son retour par les Moluques pour s’y procurer des plants de géroflier et de muscadier qu’il rapportera à l’Isle de France. Poivre est au courant de cette mission, il a participé à Versailles à son élaboration, il connaît bien Commerson le naturaliste de la Boudeuse.

        En septembre 1768, La Boudeuse traverse les Moluques sans obtenir les plants désirés, puis fait une longue relâche à Batavia, l’entrepôt des épiceries de la Compagnie hollandaise. Comme Poivre bien des années plus tôt, Bougainville observe et médite sur ces richesses à portée de main : « On charge chaque année sur les vaisseaux ce qui est nécessaire pour la consommation de l’Europe et on brûle le reste. C’est ce commerce seul qui assure la richesse, je dirai même l’existence de la Compagnie des Indes hollandaises. ... Ou je me trompe fort, ou le temps n’est pas loin auquel ce commerce précieux doit recevoir de mortelles atteintes. J’oserai le dire, pour en détruire l’exclusion, il n’y a qu’à le vouloir. La meilleur sauvegarde des Hollandais est l’ignorance du reste de l’Europe sur l’état véritable de ces îles et le nuage mystérieux qui enveloppe ce jardin des Hespérides. »(2)

        En quittant Batavia en 1745, Poivre exprimait exactement les mêmes idées : « J'appris enfin que cette riche possession des épiceries, qui est la base de la Puissance hollandaise aux Indes, avait pour principal appui l'ignorance et la lâcheté des autres nations commerçantes de l'Europe, et que pour partager avec les Hollandais cette source intarissable de richesses qu'ils possèdent en secret dans un coin du monde, il suffisait de la connaître et d'oser vouloir la partager avec eux »(3).

         Retrouvons Poivre à son arrivée à l’Isle de France en juillet 1767. Il s’attelle à son grand projet sans perdre un instant. Dès novembre, il fait part au ministre de son acquisition du domaine de Monplaisir où il a engagé immédiatement les travaux indispensables : irrigation, travail de la terre, plantation de végétaux pour protéger les épices à venir contre les excès du vent et du soleil. (Doc.2). Il a également prévu d’envoyer aux Moluques, dès février, la corvette le Vigilant. Sur l’île de Timor, s’il en croit une lettre reçue 7 ans auparavant, les précieuses épices n’attentent que d’être embarquées, conformément à un traité qu’il avait conclu autrefois avec le gouverneur de l’île. (Doc.2bis).

(1) : Au port de Brest, le 19 janvier 1767. Lettre de Poivre au ministre.
(2) : Voyage autour du monde par la frégate la Boudeuse ..., chapitre xv.
(3) : Relation abrégée des voyages faits par le Sieur Poivre.

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(Doc.1) : Mémoire du Roi.

(Doc.2) : 30 novembre 1767. Poivre au ministre. Achat de Monplaisir, préparation pour les épices.
(Doc.2bis) : 30 novembre 1767. Poivre au ministre. Projet d’expédition à Timor.



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II : Premières tentatives


        Début 1768, il est temps de monter l'expédition, il faut profiter des vents favorables. Mais le manque de discrétion du gouverneur Dumas a obligé Poivre à modifier le plan qu’il avait conçu. Il choisit d’envoyer à Timor un bâtiment privé ; Poivre pourra ainsi s’engager secrètement sans que Dumas en soit informé. Ce sera le vaisseau l’Utile, un armement de Morlaix, commandé par le Sr Cornic. Et la corvette du Roi Le Vigilant à laquelle il avait tout d’abord songé pour l’expédition aux Moluques, il l’enverra sur la côte malaise, juste en dessous du Siam, à Queda, sous prétexte d’un ravitaillement, loin de la production des épices, et donc insoupçonnable. Mais Poivre sait bien que là-bas, un homme de confiance devrait pouvoir engager en toute discrétion des tractations intéressantes. En effet, chaque année, les navigateurs macassars viennent sur les côtes du Cambodge et remontent tout le détroit de Malacca, jusqu’à Queda, pour y écouler en se défiant des interdits hollandais, les épiceries fines qu’ils récoltent dans leurs îles des Moluques. Provost sera l’homme de confiance qui dirigera cette mission sur la corvette du Roi le Vigilant, commandée par Trémigon. Voilà ce qu’explique Poivre au ministre le 9 janvier (Doc.3).
       
        Ainsi, deux missions simultanées sont conçues, et Poivre ne néglige rien. Il rédige à l’intention des deux maîtres d’œuvre, Cornic le « privé » sur l’Utile, et Provost sur la corvette du Roi le Vigilant, un mémoire sur la manière de reconnaître les vraies épices, muscadier et géroflier
(Doc.4), et un second mémoire (Doc.5), pour les instruire sur la façon de transporter dans les meilleurs conditions les plants et graines d’épiceries.

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(Doc.3) : 9 janvier 1768 – Poivre au ministre : projet d’expédition pour les épices.
 
(Doc.4) : 4 février 1768  - Description abrégée du muscadier et géroflier.
(Doc.5) : 4 février 1768 - Manière de conserver les arbres et les graines pour le transport par mer.

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II.a : Expédition du Vigilant à Queda

Trémigon et Provost - 26 fév. 1768 – 7 déc. 1768.

        La mission confiée à Trémigon et Provost est clairement exposée dans les instructions secrètes que Poivre leur a remises (Doc.6). La corvette Le Vigilant doit se rendre à Achem puis Queda pour charger quelques denrées nécessaires à la colonie, mais cet objet n’est en réalité qu’une façon de masquer le but premier et secret de leur mission : les épiceries fines, gérofle et muscade. Ils devront utiliser les Bouguis (ou Macassars) pour aller leur chercher des plants et des graines fraîches de gérofle et de muscade. Si les Bouguis les invitent à les suivre sur les lieux de récolte, ils devront y amener le Vigilant. Dans le cas contraire, ils estimeront s’il est préférable de rentrer ou d’attendre le retour des Bouguis porteurs d’épices. Les récompenses seront au rendez-vous de leur succès. Le secret est la base de la réussite.
A propos de secret, Poivre dut être surpris et déçu. En effet, le Vigilant ne pouvait appareiller sans un ordre de mission signé par le gouverneur, aussi l’intendant avait-t-il rédigé un ordre pour une simple mission de ravitaillement à Quéda ; ordre que Dumas lui retourna, signé, mais accompagné d’un billet où il lui disait n’être pas dupe du véritable objet de la mission confiée à Trémigon. (Doc.6 bis).

        Le Vigilant appareille de l’île Bourbon le 26 février 1768, et mouille devant Queda le 12 mai, après une relâche de cinq jours à Achem. Nous n’avons pas d’information détaillée sur cette traversée, mais la route est bien connue. Il s’agit de naviguer au nord sur les Seychelles, de dépasser l’équateur, de gagner les cinq degrés nord, et de suivre plein est cette « route des cinq degrés » ; on passe ainsi juste au sud de Ceylan, et on arrive ainsi à Achem à la pointe nord de Sumatra. Il suffit ensuite de traverser l’entrée du détroit de Malacca pour atteindre Queda.

        Le vaisseau l’Utile est parti de l’Isle de France quelques jours avant que le Vigilant ne quitte Bourbon. Aussi en juin, Poivre fait-il part au ministre (Doc.7), de son attente du retour des deux vaisseaux et des travaux préparatoires qu’il fait réaliser au jardin de Monplaisir pour recevoir les épices dans les meilleurs conditions, en adoptant les méthodes que les Hollandais pratiquent à Amboine pour le géroflier, et à Banda pour le muscadier.

        Pendant ce temps, à Queda, Trémigon et Provost se sont rapidement acquittés du ravitaillement dont ils étaient chargés, et s’occupent pleinement de leur mission secrète. Provost parle le portugais, mais également le malais ce qui lui permet de prendre contact sans intermédiaire avec un dervis (derviche) qui est l’agent des Bouguis de Queda. Il sympathise avec ce dervis au point de lui faire part du véritable objet de sa mission ; et par son intermédiaire, il fait la connaissance d’un capitaine macassar qui s’apprête à mettre à la voile pour les Moluques. Provost et Trémigon sont séduits par l’impression de résolution et de confiance qui émane de cet homme, et ils passent un marché avec lui pour qu’il leur rapporte ici-même, en juillet de l’année suivante, les épices désirées. La confiance en ce capitaine est d’autant plus grande qu’il a refusé de percevoir toute avance. Trémigon et Provost ne s’en tiennent pas là, ils chargent le dervis en qui décidément ils ont une confiance aveugle, de passer un marché identique avec trois autres capitaines macassars. Ils lui laissent de quoi négocier, et le 11 août, persuadés que le succès sera au rendez-vous l’année prochaine, ils prennent la route du retour. Ils sont alors à contre-mousson, et malgré les efforts de Trémigon, ils devront patienter à Achem jusqu’à la mi-octobre avant que les vents ne les ramènent à l’Isle de France où ils débarquent le 18 decembre1768.
        Trémigon et Provost ont tenu chacun un journal de l’expédition. (Doc.8)

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(Doc.6) : 4 février 1768 - Instructions à Trémigon et Provost.
(Doc.6 bis) : 1er février 1768 - Dumas à Poivre. N’est pas dupe de la véritable mission de Trémigon.

(Doc.7) : 16 juin 1768 - Poivre au ministre : Attente du Vigilant et l’Utile. Préparatifs à Monplaisir.

(Doc.8) : 18 décembre 1768 : Journal de Trémigon. Suivi du journal de Provost.

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II.b : Expédition de l’Utile aux Moluques

Cornic part le 10 février 1768 et n’est pas revenu.

        L’Utile prend la mer depuis Port-Louis de l’Isle de France le 10 février 1768 après que Cornic ait pris connaissance des instructions que Poivre a rédigées à son intention. Il doit se rendre à Timor, île au sud des Moluques, où il trouvera peut-être les épices nouvellement acclimatées suite à la convention que Poivre avait passé avec le gouverneur en 1755. Sinon, il devra trouver des arrangements avec des embarcations macassars pour qu’elles lui rapportent les épices qui poussent dans les îles voisines (Doc.9).

        Fin 1768, Poivre a des nouvelles de l’expédition : Bougainville débarqué à l’Isle de France de sa circum-navigation, lui apprend que L’Utile a été vu dans le détroit de la Sonde, se dirigeant vers les Philippines. Poivre informe le ministre de ce retour espéré du capitaine Cornic et du retour effectif de Trémigon et Provost, sans épices certes, mais riches d’espoirs pour l’an prochain (Doc.10).

        Puis le temps passe, sans aucune nouvelle de Cornic. Il faudra attendre le printemps 1770 pour apprendre la tragédie de l’Utile : De retour d’une nouvelle mission qui a conduit Le Vigilant à Timor, Trémigon rapporte la triste nouvelle, le périple de l’Utile s’est terminé dramatiquement à Timor. Cornic et la plupart des hommes de son bord ont péri, victimes d’un ouragan. Trémigon note dans son journal qu’il n’y a que cinq survivants dont un qu’il rapatrie.
        Plus tard, on en saura un peu plus par un des survivants, le jeune S. Heloury, second lieutenant à bord de l’Utile qui, en juillet 1770, a pu regagner Morlaix (1). On apprendra qu’étant arrivé à Timor le 23 mai 1768, Cornic avait pu remplir sa mission, mais la mousson l’avait obligé à hiverner là, et un enchaînement de catastrophes avait eu raison du voilier et de la plupart des hommes : des fièvres malignes, une tempête et un ouragan. Cornic lui-même, malade, semble avoir été mortellement empoissonné. Il n’y a eu que sept rescapés.

(1) : 20 juillet 1770 : Requête de Maturin Cornic au Duc de Praslin sur la perte du vaisseau l’Utile commandé par son frère, Cornic Le Jeune. Lettre transcrite par M. Ly-Tio-Fane dans Mauritius and spice trade, document 12.

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(Doc.9) : 4 février 1768 - Instructions à Cornic.
(Doc.10) : 18 décembre 1768 - Poivre au ministre. Retour de Trémigon et Provost. Attente de Cornic.


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III : Premier succès

Expédition des vaisseaux Le Vigilant & L
É
toile du matin (1769-1770)

  
            Début 1769, tout espoir n’est pas abandonné de revoir l’Utile, son équipage, Cornic et pourquoi pas des plants de muscadier et géroflier. Cependant, Poivre ne peut s’en tenir à cet espoir de plus en plus incertain, aussi doit-il mettre sur pied une autre expédition d’autant plus urgente qu’il ne faut en aucun cas manquer le rendez-vous fixé à Queda, en juillet avec des équipages macassars.

        Le gouverneur Dumas a quitté l’Isle de France en décembre, et depuis ce temps, M. de Steinauer, avec qui Poivre s’entend parfaitement bien, assure l’intérim dans l’attente du chevalier Desroches. Les ordres du ministre sont clairs, ne rien entreprendre, se contenter d’expédier les affaires courantes jusqu’à l’arrivée du nouveau gouverneur. Mais voila, le temps passe et Desroches, attendu courant février, n’arrive pas. Poivre sait qu’il ne peut patienter au-delà d’avril sous peine de rater le rendez-vous de Quéda, aussi prend-il sur lui d’agir sans plus attendre.

Au moment même où l’expédition se prépare, à Versailles le ministre le duc de Praslin réaffirme l’importance des épices pour l’avenir de la colonie, il écrit le 1er avril 69, à Desroches encore en route pour la colonie :
« Il paraît par les dernières lettres que j’ai reçues que l’expédition que M. Poivre avait faite pour les épiceries n’a pas bien réussi, j’espère qu’on ne s’en tiendra pas à cette première tentative. M. de Bougainville qui a passé aux Moluques a dû donner à M. Poivre des renseignements sur cet objet et il m’a assuré qu’on s’en procurerait facilement du plant si l’on savait s’y prendre. Je vous recommande spécialement cette opération dont vous connaissez comme moi l’importance et qui est le seul moyen d’enrichir votre colonie. »

Poivre n’aura probablement pas goûté cette appréciation de Bougainville sur la facilité à obtenir les épices, lui qui n’avait su s'y prendre un an plus tôt.

        Pour cette nouvelle tentative, Poivre reprend la même équipe, à savoir, Provost, son homme de confiance, embarqué sur la corvette le Vigilant, toujours commandée par Trémigon. Mais Poivre a prévu d’y joindre une deuxième embarcation, l’Étoile du matin que commande M. d’Etcheverry. L’astronome Pierre-Antoine Véron est du voyage. Poivre l’avait retenu à cet effet lorsque Bougainville avait fait escale à l’Isle de France à son retour du tour du monde.
       Nous n’avons pas retrouvé l’ordre de mission, mais il est certain que la première directive leur commandait de se rendre à Queda (sur la péninsule malaise), en espérant que des embarcations bouguis avec des plants d’épicerie seraient au rendez-vous,
comme convenu l’année précédente.

      Nous disposons de plusieurs récits de l’expédition : Trémigon, d’Etcheverry et Provost ont, tous trois, tenu à rapporter leur rôle déterminant dans le succès de cette mission, et une lettre de Provost, écrite de Manille, fournit des détails sur les escales à Pondichéry, Achem, Queda et Manille. Nous résumons ci-dessous ces différents récits (Doc.11, 12, 13, 14).
            Desroches fera lui-même un récit de l’expédition en utilisant les rapports des protagonistes et en y ajoutant beaucoup de détails d’un intérêt inégal. (Doc.15). Nous n’en tenons pas compte ci-dessous.


           La corvette le Vigilant appareille de l’Isle de France le 17 mai 1769 et arrive à Achem, à la pointe nord de Sumatra, le 15 juillet après une brève escale à Pondichéry. En partant, Trémigon avait laissé à Etcheverry l’ordre de le rejoindre à Achem ; aussi le 5 juin, l’Étoile du matin quitte à son tour l’Isle de France pour se rendre directement à Achem où il retrouve le Vigilant le 17 juillet. Les deux voiliers n’ont qu’à traverser l’embouchure du détroit de Malacca pour atteindre Queda où ils mouillent le 22 juillet. On doit alors procéder au radoub de l’Étoile du matin qui embarque beaucoup d’eau.

        A Queda, Provost retrouve le vieux dervis (derviche) avec lequel il s’était entendu l’année précédente ; en revanche les embarcations bouguis ne sont pas au rendez-vous. Le dervis assure qu’ils devraient arriver avant la fin août, mais les contraintes de la mousson ne permettent pas aux deux voiliers de les attendre aussi longtemps. Ils quittent Queda le 9 août, après avoir pris des arrangements pour que l’intendant Poivre soit prévenu si les embarcations bouguis et leur précieux chargement arrivaient à Queda après leur départ.

        Après 40 jours de navigation sans encombre, les deux vaisseaux atteignent Cavite, le port de Manille, le 18 septembre. L’escale s’éternise, justifiée par des réparations et des aménagements importants qu’il faut faire sur l’Étoile du matin, mais c’est surtout une heureuse acquisition(*) qui les retarde. Ils se sont procuré des plants de muscadier qu’il conviendrait d’expédier sans délai à l’Isle de France. Dans ce but, ils tentent d’acheter une petite embarcation, mais faute des fonds nécessaires et conséquence d’une certaine mésintelligence avec les autorités espagnoles, l’affaire échoue,  les caisses de muscadiers devront patienter à bord jusqu’au retour de l’expédition.
    Pour les autorités espagnoles de Manille, comme pour l’ensemble des équipages des deux embarcations, le but de cette campagne est de faire des relevés cartographiques pour rectifier des cartes très défectueuses. Seuls Provost et Trémigon connaissent l’objet de la mission.

(*) : Dans une lettre du 16 juillet 1772, Poivre écrit que « les muscades apportées en 1770 de l'île de Luçon par M. de Trémigon, ne sont que des muscades sauvages très peu aromatiques ». Cité dans P.V. de séance du 17.2.1773 de l’Académie des Sciences (Base docu.).

        Le 15 janvier, la petite flotte quitte enfin Cavite, fait route plein sud à travers les îles Philippines pour atteindre l’ultime île de l’archipel, Mindanao, aux portes des Moluques. Là, ils mouillent au port de Sambuangan et prennent quelques renseignements qui les déterminent à gagner l’île de Jolo (Yolo). Ils y sont très bien reçus (du 18 au 21 février), des promesses d’alliance sont échangées, mais point d’épices. Les deux voiliers repartent et visitent, toujours en vain, l’île Miao. Le 10 mars, Trémigon et Provost décident de la séparation des deux vaisseaux, ce qui permettra d’économiser les vivres dont le niveau devient préoccupant. Chaque voilier poursuivra seul un des objectifs qui leur ont été assignés. Trémigon ira sur Timor où Poivre leur avait recommandé de se rendre, tandis que Provost, passé sur l’Étoile du matin ira à Céram, île prometteuse des Moluques, toute proche d’Amboine et Banda d’où les Hollandais tirent le gérofle et la muscade.

        Suivons d’abord le Vigilant. Trémigon dirige sa corvette sur l’île de Timor où Poivre avait quelques raisons d’espérer, comme il l’exposait longuement dans les Instructions à Cornic. En deux mots : en 1755, embarqué sur la Colombe, Poivre s’était rendu à l’île de Timor, à Lifao précisément où résidait le gouverneur portugais, et il avait pris avec ce gouverneur des arrangements concernant les épices. Bien plus tard, il avait appris que ce dernier s’était effectivement procuré, comme convenu, des plants des deux épices, mais Poivre était alors de retour à Lyon, sans moyen pour profiter de l’aubaine. Il était cependant possible que ces plants aient alors été mis en terre sur l’île où ils y seraient encore.

        Trémigon arrive à Timor le 5 avril pour découvrir que les Portugais ont évacué leur poste de Lifao. Trémigon n’y trouve aucune plantation d’épices, il apprend le drame de l’Utile, et ne parvient pas à nouer contact avec les naturels, seuls capables de lui procurer les épices. Aussi repart-il le 15 avril et fait-il route sans encombre sur l’Isle de France où il débarque le 15 mai 1770.

        L’autre voilier, l’Étoile du matin, a gagné Céram (17 mars), mais un vieillard rencontré là convainc Provost qu’il n’a rien à espérer si près d’Amboine, le principal établissement de la Compagnie hollandaise. Cette derniere a fait pratiquer un arrachage systématique des épices dans toutes les îles environnantes. En revanche, ce vieillard conseille à Provost de se rendre plus au nord, à Géby, et dans les îles voisines que les Hollandais ne contrôlent que très imparfaitement et où il trouvera des plants des deux épices.

        Provost demande donc à Etcheverry d’appareiller pour Géby où l’Étoile du matin mouille le 6 avril. Il n’y a plus d’épices à Géby, les Hollandais là aussi ont sévi ; mais les naturels, un moment sur la défensive, sont amadoués par quelques présents et bonnes manières, et acceptent de se rendre à Patany (ce royaume occupe le sud-est de la très grande île de Gilolo, proche de Géby) pour en rapporter des plants de muscadier et de géroflier. Plus de quatre-vingt pirogues prennent la mer et reviennent quelques jours plus tard, apportant beaucoup de plants et noix de muscadier, mais aucun géroflier. Sur ce, le roi de Patany vient en grande armada guerrière réclamer pour les arrachages sauvages sur ses terres ; mais là encore, quelques présents permettent de sceller des traités d’amitié. Finalement un dénommé Bagousk (Bagousse), qui s’était promis de rapporter des gérofliers sous une dizaine de jours, arrive, in-extremis, au moment où l’on s’apprêtait au départ ; il apporte quantité de plants et graines de géroflier. C’est donc parfaitement satisfait que Provost demande à d’Etcheverry de se disposer au retour. Le 24 avril, devant Géby, l’Étoile du matin lève l’ancre et met à la voile.

        Le retour est pimenté par la rencontre, à la sortie du détroit de Bouton, de cinq navires garde-côtes hollandais. Il n’est pas possible d’éviter la montée à bord de deux officiers, mais la cargaison ayant été un peu dissimulée, les deux Hollandais repartent satisfaits de l’histoire plausible qu’on leur a servie. L’Étoile du matin entre au Port-Louis de l’Isle de France le 25 juin 1770.

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(Doc.11) : Provost, lettre de Manille, le 13 janvier 1770. Récit du début du voyage.
(Doc.12) : Extrait du journal de Trémigon du17 mai 1769 au 15 mai 1770.
(Doc.13) : Mission faite aux Moluques par le Sr d’Etcheverry depuis 10 mars jusqu’au 25 juin 1770.
(Doc.14) : 30 juin 1770 : Extrait du journal de Provost (17 mai 69 – 25 juin 70).
(Doc.15) : Récit par Desroches de l'expédition de Provost sur l'Etoile du matin.
Cartes de la route suivie: Carte ensemble  -  Carte détail.


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IV : Discours, procès-verbaux et ordonnance


        On décharge de l’Étoile du matin une grande quantité de plants et graines de muscadier et de giroflier. L’homme le plus heureux de l’île en ce jour est sans nul doute l’intendant Poivre. Il attend ce moment depuis si longtemps, il y a consacré tellement d’effort, s’est heurté à tant de difficultés, a subi tant de contrariétés qu’il doit être saisi de la plus vive émotion devant ce rêve devenu réalité.

        L’événement est de taille, et Poivre entend que toute la colonie salue avec faste l’arrivée de ce trésor, riche de promesses pour l’île tout entière. C’est pourquoi le 27 juin, en l’Hôtel de l’Intendance, tous les officiers, dignitaires, et autres notables de l’île sont réunis sous la présidence du gouverneur et de l’intendant pour assister à une cérémonie destinée à immortaliser l’événement.

        Provost fait le rapport circonstancié de sa mission. Puis Commerson, naturaliste émérite, rend compte des qualités et quantités des épices rapportées : 450 plants de muscadier de la meilleur qualité et bien portants. Dix à douze mille noix muscade, prêtes à germer à l’exception d’environ deux cents qui ont pourri. Quelques plants de muscadier provenant des Philippines, d’une espèce bâtarde impropre aux épiceries, rapportés aux seuls fins de bien les distinguer de l’espèce marchande. Environ soixante plants de géroflier dont le plus grand nombre en parfait état, et les autres dans un état préoccupant mais non désespéré. Enfin une caisse de baies de gérofle, germées ou proche de germer, mais sans indication aucune de leur quantité.

        Ce même jour, au Conseil Supérieur de l’île, la cour s’est rassemblée afin d’enregistrer le rapport de Provost et celui de Commerson. Puis, Pierre Poivre s’étant retiré, la cour a tenu à rendre hommage à l’intendant « son zèle pour le service du Roy, et du tendre intérêt qu’il prend aux habitants de cette Isle » (Doc.16). Les rapports ne nous le disent pas, mais sans doute a-t-on dansé à l’Hôtel de l’Intendance ce soir-là.

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        Deux semaines après l'arrivée des précieuses épices, une ordonnance est publiée pour interdire qu’elles soient exportées hors de l’Isle de France (Doc. 17). On a beaucoup écrit sur cette entrave contraire aux idées libérales de Poivre et de ses amis physiocrates. Du Pont de Nemours dans sa Notice sur Pierre Poivre écrira plus tard : « Poivre, affligé, ne trouvant personne qui partageât son opinion, ne put se dispenser de signer ». En fait, fin 1770, Du Pont publiait un article dans les Éphémérides (Doc.17 bis) où il rend compte de cette expédition fructueuse, mais il s’insurge contre l’ordonnance d’exclusivité pour l’Isle de France :  « si les préjugés avides de ces Colons étaient devenus si violents, qu'ils eussent pu arracher aux Chefs de la Colonie quelque Ordonnance conforme à leurs vues d’exclusion ... le plus à plaindre sans doute serait M. Poivre, pour qui ses hautes lumières sur la science économique, rendraient plus douloureuse une opération si contraire à la justice & à l'intérêt bien entendu ».

        Quant à Poivre, il avait toujours pensé reserver à l’Isle de France les précieuses épices ; c’était déjà prévu dans son contrat avec la Compagnie des Indes en 1748 « Que si, après que ces plants auront été mis en terre à l’Isle de France ils y prennent racine ... ». C’était également bien spécifié dans le Mémoire du Roi qui lui fixait ses objectifs d’intendant des Mascareignes : « On assure que le terrain de l’Isle de France y est propre, et qu’il n’est besoin que d’avoir du plant et de le bien cultiver. Cet objet est bien intéressant, et le Sr Poivre immortaliserait son administration, s’il pouvait mettre la colonie en concurrence avec les îles Moluques par cette production. ».

        L'intendant Poivre voulait réserver la culture des épiceries fines à la colonie qu’il administrait : l’Isle de France, Bourbon et dépendances dont les Amirantes et les Seychelles. Déjà en 1758, dans ses conversations avec Malesherbes, Poivre était interrogé sur la possibilité d’acclimater les épices à l’Isle de France malgré la différence de latitude avec les îles Moluques. Poivre donnait alors les raisons qu’il avait de croire au succès de telles plantations, mais il ajoutait qu’il songeait également aux îles des Trois frères (les Seychelles), ces îles étant sous la même latitude qu’Amboine et Banda où les Hollandais concentrent leur production.

        L’ordonnance protectionniste n’était qu'une mesure conservatoire, clairement provisoire, dans l’attente des directives du ministre (Doc.18). Sans attendre d'instruction, Poivre expédie aux Seychelles un nommé Gillot pour préparer un jardin en prévision des épices (*). Elles y seront envoyées, ainsi qu'à Bourbon, l'année suivante, mais Poivre fera tout son possible pour freiner leur envoi à Cayenne. Une lettre de Poivre à Céré du 4 février 1780 lève tout ambiguïté sur les intentions de Poivre : « [les poivriers] C'était ce qu'il fallait à Cayenne, et préserver les épiceries fines pour l'Isle de France comme je le voulais ».


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(*) : « Je suis parti le 20 octobre 1771 pour aller à Seichelles choisir un lieu propre à recevoir quelques plants d’épiceries fines que M. Poivre se proposait d’y envoyer. » Gillot au ministre, le 24.7.75. (Base docu => sans date n°20).

(Doc.16) : 27 juin 1770 - Procès-verbal de réception des épices. Hommage à Poivre.
(Doc.17) : 16 juillet 1770 - Ordonnance : Interdiction de transporter muscadiers et girofliers hors de cette île.
(Doc.17 bis) : fin 1770 - Article de Du Pont dans les Éphémérides du Citoyen : Destruction d'un grand privilège exclusif.
(Doc.18) : Le 25 juillet 1770 – Desroches et Poivre au ministre. Directives demandées, suite à l’ordonnance provisoire sur le transport des épices.


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V :   Culture des épices à l’Isle de France

( Juillet 70 )


        Le 20 juillet 1770 (Doc.19), Poivre rend compte au duc de Praslin de cette heureuse entreprise à laquelle le ministre était très attaché : « Nous avons de quoi aujourd'hui former une forêt de muscadiers. Les noix germées et germantes ont été distribuées à tous les habitants, dans tous les quartiers de l'île [...] Voilà, Monsieur le Duc, l'objet principal de ma mission remplie à votre satisfaction et à la gloire de votre Ministère. ». Mais il ne peut lui dissimuler sa lassitude et son désir de s’en retourner. « Je n'avais quitté ma retraite que dans l'espérance de pouvoir, sous vos ordres, rendre ce service à l'État. Permettez-moi d'y retourner. Je vous supplie instamment de m'accorder cette permission. Je suis désormais inutile ici. Après les peines que j'ai essuyées, je dois désirer le repos. Il est de votre justice de me l'accorder. ». Sans aucun doute l’arrivée du nouveau gouverneur, Desroches, auquel le ministre donnait quasiment les pleins pouvoirs explique pour beaucoup le manque d’entrain de Poivre à poursuivre sa mission.

        Le même jour, Poivre annonce au marquis de Castries la bonne nouvelle. Il compte sur lui pour appuyer son désir de rentrer en métropole, et pour propager l’idée de réserver les plantations d’épices à l’Isle de France : mille arpents plantés de muscadiers et gérofliers sur les 400.000 arpents en friche de l’île suffiraient à fournir la moitié du monde (l’autre moitié restant aux mains des Hollandais). (Doc.20). 

       Toujours le 20 juillet, Poivre tient à recommander Provost au ministre ; son rôle dans la réussite de cette entreprise a été primordial (Doc.21).

        Nouvelle lettre de Poivre au ministre le lendemain pour lui transmette la lettre du roi de Jolo que Provost a rapportée. Poivre connaît bien ce monarque, son île est minuscule mais il est très influent dans tout l’archipel des Moluques (Doc.22).
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        C’est très probablement à cette heureuse époque que Poivre reçut la lettre que le ministre lui avait écrite le 26 février 1770. Le duc de Praslin écrivait : « Vous savez, Monsieur, que l’objet des épiceries est le plus intéressant de ceux dont vous êtes chargé, et celui que je vous ai le plus recommandé. Il paraît jusques à présent qu’aucune des mesures que vous avez prises pour y réussir n’ont eu de succès. ». Il se confirmait donc que le ministre serait très sensible à la bonne nouvelle dont Poivre venait de lui faire part (Doc.23).
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            Le gouverneur Desroches n’est pour rien dans cette expédition qui a été conçue et initiée avant son arrivée. C’est donc en mettant en avant les mérites de Poivre qu’il fait part au ministre de l’expédition et qu’il lui suggère de gratifier Poivre en le nommant Intendant. Poivre n’est que commissaire ordonnateur faisant fonction d’intendant, ce serait une vraie promotion avec des implications pécuniaires (Doc.24).
        Desroches joignait à cette lettre un récit de son cru de l’expédition, récit dont nous avons fait mention précédement. (Doc.15).

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        Il semble que d’Etcheverry ait essayé de propager l’idée qu’il était le principal responsable du riche chargement rapporté à bord de son batiment l’Étoile du matin. D’ailleurs c’est bien le ton de son compte-rendu de mission. En fait, il était subordonné à Provost qui se voit obligé de rédiger un mémoire pour préciser son rôle et réclamer les bienfaits qui lui ont été promis (Doc.25).

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(Doc.19) : 20 juillet 1770 - Poivre au ministre. Succès de l’expédition aux Moluques.
(Doc.20) : 20 juillet 1770 - Poivre au marquis de Castries. Succès de l’expédition. Demande à nouveau son rappel.
(Doc.21) : 20 juillet 1770 - Poivre au ministre. Provost mérite les bontés du Roi.
(Doc.22) : 21 juillet 1770 - Poivre au ministre. Transmet une lettre du sultan de Yolo. 
(Doc.23) : 26 février 1770 - Praslin à Poivre. Retour de Poutavery à Tahiti. Importance des épiceries.
(Doc.24) : 22 juillet 1770 - Desroches au ministre. Heureuse acquisition des épices, Poivre vous en rendra compte.
(Doc.25) : En juillet 1770 - Provost relate l’expédition au Moluques et demande les récompenses promises.

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Vbis :   Culture des épices à l’Isle de France
 
(août 70- avril 71)


        Début novembre 1770, Poivre informe le ministre de l’état des plantations d'épices à l’Isle de France, et de son projet de monter une nouvelle expédition. Concernant les muscadiers, les plants se portent bien, mais les noix germent trop timidement, une majorité n’a pas encore donné le moindre signe de vie (*). Coté géroflier, les plants rapportés sont inertes, seuls vingt pieds issus des graines rapportées se développent correctement. L’avenir semble assuré, mais il faudra attendre 6 à 7 ans pour que les plants produisent leurs premiers fruits, et c’est alors seulement que l’on pourra mettre en terre ces fruits/graines pour multiplier nos plantations. Une nouvelle expédition permettrait de gagner beaucoup de temps. Et à cette occasion, on pourrait en transplanter aux Seychelles ou aux îles Amirantes voisines. Un conseiller du ministre annotait cette lettre en s’inquiétant d’une plantation dans des îles désertes, à portée de tous les étrangers (Doc.26).
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        En fin d’année, la nouvelle de l’acquisition des épices est parvenue à Versailles, et le ministre fait aussitôt part de la satisfaction du Roi et de sa bienveillance : Poivre est nommé intendant. Trémigon, Provost, et d’Etcheverry sont eux aussi récompensés (Doc.27 et 27bis).
*
        Jusqu’alors, Poivre avait partagé avec son ministre, l’idée de réserver la culture des épices aux seules îles Mascareignes. Fin 1770, le gouvernement est profondément remanié, Praslin perd son poste et  M. l’abbé Terray le remplace à la Marine jusqu’à la nomination de M. de Boynes le 8 avril 1771. Le ministre intérimaire trouve le temps d’imposer ses vues. Il entend propager la culture des épices à toutes nos colonies, et il écrit donc à Poivre : « Sa Majesté veut en conséquence que vous expédiez le petit bâtiment que commande M. de St Alouarn pour porter à Cayenne le plus qu’il sera possible de plants et de graines fraîches de muscadier, cannelier et géroflier... Si elle a le succès qu’on en doit espérer, il sera facile d’en transporter par la suite des plants et des graines dans nos autres colonies» (Doc.28).
*
        Poivre ne recevra cette lettre qu’à la mi-août, et pour l’heure, il a d’autres soucis dont il informe le ministre : Les épices cultivées au jardin de Monplaisir y réussissent parfaitement, mais on ne peut en dire autant de celles qui ont été distribuées aux habitants : « j’aurais beaucoup mieux fait pour l’avantage de la colonie de me charger moi-même de la culture de tous les plants et de toutes les graines, mais il eût fallu pour cela que je n’eusse pas été attaché au port par la nécessité absolue du service. » Ces déboires le renforcent dans son projet d’une nouvelle expédition (Doc.29).
*
        Desroches informe également le ministre de la situation des épices dans la colonie, de ce qui va bien et de ce qui va moins bien. Espère-t-il que l’on retiendra à Versailles le succès des épices au jardin de Monplaisir ou plutôt le manque de réussite partout ailleurs dans l’île ? (Doc.30).

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(*) : Poivre doit faire face au pessimisme présent jusques chez ses amis les mieux avisés, témoin ce propos de Commerson à Cossigny (lettre du 22 sept. 70 ) : « Tout le monde fait les mêmes plaintes que vous sur la muscade, mais M. Poivre soutient de même qu’il ne faut pas perdre espérance, et que dans le mois suivant on la verra pousser vigoureusement ». (Paul Cap, Commerson, p.135).

(Doc.26) : 3 novembre 1770 - Poivre au ministre. Rend compte de l’état des plantations d’épices.
(Doc.27) : 11 décembre 1770 - Ministre à Desroches et Poivre. Récompenses à Poivre, Trémigon, Provost et Detcheverry.
(Doc.27bis) : 15 décembre 1770 - Le ministre à Poivre. Le Roi vous accorde la commission d’intendant.
(Doc.28) : 31 mars 1771- Le ministre Terray à Poivre : Faites passer des épices à Cayenne.
(Doc.29) : 2 avril 1771 - Poivre au ministre. Réussite des épices à Monplaisir, difficultés ailleurs.
(Doc.30) : 28 avril 1771 - Desroches au ministre. Les épices ne réussissent pas dans l’île, sauf à Monplaisir.

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VI :   Ultime expédition, nouveau succès

VI.a
Nouvel armement et appareillage.

         Pour cette nouvelle expédition, Poivre va encore s’appuyer sur Provost dont il a tout lieu de penser qu’il est le plus à même d’amener un nouveau succès. A nouveaux deux embarcations, mais pas les mêmes : ce sera la flûte l’Isle de France, commandée par M. Coëtivi qui a participé à la dernière expédition aux Moluques. La flûte sera accompagnée par une corvette, le Nécessaire, commandée par M. Cordé.

        Le prétexte officiel à cette mission est de se procurer à Manille un approvisionnement en effets de marine : agrès divers, cordages, huiles et brais, dont l’Isle de France manque effectivement. Les instructions particulières remises à Coëtivi lui demandent d’appareiller au plus tôt, les deux bateaux devront faire route commune, sans escale, et gagner Manille par le détroit de Malacca (Doc.31). Pour le retour il devra se conformer aux instructions communes.

        Le véritable objectif est consigné dans les instructions secrètes communes à Provost et Coëtivi. Il s’agit de se rendre dans la même région des Moluques que la dernière fois, au sud-est de Gilolo, à Patany ou aux îles environnantes, et de s’y procurer des plants et graines de muscadier, mais surtout de géroflier. Il est prévu de passer, toujours comme la dernière fois, à Sambuangan sur l’île de Mindanao où les liens tissés précédemment pourraient être profitables. Retour également à Jolo pour une ambassade au roi qui avait promis son aide la dernière fois (Doc.32). En somme, il s’agissait de réitérer le voyage précédent, sans doute la meilleure chance de succès.

         Le gouverneur Desroches n’était pas favorable à cette mission. D’une part ces histoires d’épicerie mettaient Poivre en lumière, une façon de lui faire de l’ombre, et d’autre part il s’inquiétait (prétexte ou réalité ?) d’une détérioration possible des relations entre la France et la Hollande en allant ainsi empiéter sur leur pré carré. De là, l’échange de courrier entre Coëtivi et Desroches (Doc.33) de façon à bien préciser l’attitude à adopter avec nos amis hollandais : pourra-t-on user de violences contre eux ?  L’initiative de cet échange revenait à Desroches qui voulait se couvrir par une trace écrite, comme il l’écrira au ministre le 18 décembre 1771.
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    Le 26 juin 1771, Provost embarque sur flûte l’Isle de France, et le 28, les deux voiliers, l’Isle de France et Le Nécessaire appareillent. En attendant de leurs nouvelles, la vie suit son cours à l’Isle de France.
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        En août 1771, Poivre profite des premiers départs de vaisseaux pour la France pour informer le ministre. Le 22, il lui écrit deux lettres particulières à propos des épices. Dans l’une, il rend compte de l’état des plantations, dans le style « tout va très bien, sauf que ». En effet, si les plantations au jardin de Monplaisir se portent au mieux, pour le reste, on est proche du pire : deux individus spécialement amenés des Moluques pour s’occuper des plants se sont révélés parfaitement incompétents ; quant aux cultivateurs de l’île, Poivre ne leur reconnaît pas beaucoup d'entrain ni de talent pour cette culture délicate (Doc.34).

        Dans la seconde lettre, datée du 22 août, Poivre fait part au ministre de la nouvelle expédition aux Moluques qui a appareillé en juin dernier. Il la justifie par les déboires actuels dans la façon dont les épices sont cultivées sur l’île. D’autre part, les quantités importantes de plants que cette mission promet permettront de répondre aux vœux du ministre de diffuser les épices dans les autres colonies. Poivre en enverra aux Seychelles comme il l’avait prévu et à Cayenne comme l’ordonne le ministre avec lequel il feint d’être d’accord ; mais l’attente du retour de l’expédition pour s’exécuter permet déjà de gagner du temps, de surseoir aux ordres du ministre (Doc.35).

        Nouvelle lettre au ministre le 26 août, Poivre insiste sur la sagesse qu’il y aurait à différer aux vœux du ministre d’expédier les épices à Cayenne (Doc.36).

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(Doc.31) : 24 juin 1771 - Poivre : instructions particulières à Coëtivi.
(Doc.32) : 24 juin 1771 - Poivre : Instructions secrètes communes à Coëtivi et Provost.
(Doc.33) : 25 juin 1771 - Représentations de Coëtivi à Desroches et réponse de Desroches.
(Doc.34) : 22 août 1771 - Poivre au ministre : aléas de la culture des épices rapportées en 70.
(Doc.35) : 22 août 1771 - Poivre au ministre : Une nouvelle expédition pour les épices est en cours.
(Doc.36) : 26 août 1771- Poivre au ministre. Diffère envoi à Cayenne des plants d’épicerie.

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VI.b

Desroches n’approuve pas l’expédition, Poivre accuse.

        Le gouverneur Desroches ne s’est pas pressé pour informer le ministre de la nouvelle expédition aux Moluques, il attend jusqu’à la mi-décembre pour cela. Il n’a pas cru devoir s’opposer à Poivre, mais il estime cette nouvelle expédition inopportune : dangereuse d’abord parce qu’elle risque de nous fâcher avec les Hollandais ; inutile ensuite parce que soit les épices peuvent être acclimatées sur l’île et on en a suffisamment, soit cette culture ne peut réussir, et alors à quoi bon persévérer dans l’erreur (Doc.37).  

        On a bien compris l’opposition de Desroches, mais a-t-il pour autant tenté de faire échouer l’expédition aux Moluques ?  Il semble peu plausible qu’un officier habitué à obéir sans état d’âme ait choisi de s’opposer à une action que le gouvernement soutenait sans ambiguïté. Cependant les dissensions entre le gouverneur et l’intendant avaient pris une telle importance dans le microcosme de l’île, qu’on ne peut exclure un geste insensé. Néanmoins, il semble plus raisonnable de penser que c’est Poivre qui, suite à l’exaspération des ressentiments, a manqué de jugement, s’est persuadé de la noirceur de Desroches et en a fait part à de Boynes (Doc.38) et à Bertin (Doc.39). Il leur écrit avoir reçu une lettre de Provost de Manille où celui-ci a « éprouvé beaucoup de difficultés dans ses négociations à Manille, et qu’il n’a pu obtenir du gouvernement espagnol les services que je l’avais envoyé solliciter, en agrès et en ustensiles de marine ». Poivre ajoute avoir appris d’un Espagnol arrivé de Manille, le père Sourita, qu’effectivement Provost avait été très mal reçu par le gouverneur général de Manille ; une lettre adressée par Desroches à ce gouverneur, et dénigrant Provost en serait la cause. Poivre assure que Sourita est crédible. La seule lettre de Desroches au gouverneur de Manille que nous ayons ne va pas dans ce sens (Doc.40) ; et de plus, en quoi l’échec des tractations pour les agrès de marine entravait-il l’expédition aux Moluques ? Poivre accuse encore : tout le monde a eu connaissance au cap de Bonne-Espérance de la mission projetée aux Moluques, hors seul Desroches était au courant de cette mission secrète, c’est donc lui qui a fait prévenir les Hollandais du Cap. C’est évidemment un peu court ; sentiments et raison ne font pas bon ménage.

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(Doc.37) : 18 décembre 1771 - Desroches au ministre. Crainte que la mission aux Moluques n’inquiète les Hollandais.
(Doc.38) : 8 avril 1772 - Poivre au ministre. Desroches, tente d’entraver l’expédition en cours.
(Doc.39) : 8 avril 1772 - Poivre à Bertin. La fourberie de Desroches.
(Doc.40) : 20 juin 1771 - Desroches au gouverneur général de Manille. Lui recommande Provost.

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VI.c

Expédition des vaisseaux l’Isle de France & le Nécessaire.
(Juin 1771- juin 1772)

        Le 4 juin 1772, la flûte l’Isle de France, est de retour à Port-Louis de l’Isle de France. Avant d’inventorier le précieux chargement que l’on débarque, suivons l’expédition depuis le début grâce aux récits qui nous sont parvenus.

        Tout d’abord, il faut dire un mot d’un passager de l’expédition : Pierre Sonnerat. C’est le fils d’une cousine de Pierre Poivre, et son filleul. Il est arrivé à l’Isle de France peu après l’Intendant, début 1768, pour lui servir de secrétaire particulier ; puis il fut adjoint à Commerson comme dessinateur quand ce savant naturaliste débarqua de la Boudeuse fin 1768. A si bonne école, Sonnerat s’affirma lui-même comme naturaliste, devint même correspondant de l’Académie des Sciences, et écrivit plusieurs ouvrages, richement illustrés d’excellents dessins, où, naturaliste avant tout, il rapporte ce qu’il a observé au cours de ses voyages. Poivre lui a permis de se joindre à cette expédition qui va le mener à Manille et aux Moluques. Il en fera le récit dans un ouvrage intitulé: Voyage à la Nouvelle Guinée, titre quelque peu abusif puisque l’expédition n’a pas abordé à cette île, se limitant, plus à l’ouest, aux îles voisines.

        Nous résumons très succinctement l’expédition à partir du Voyage à la Nouvelle Guinée (Doc.41) et du rapport de mission de Provost (Doc.42). Les instructions à suivre en cas de séparation que Provost remet à Cordé, sont également très instructives : Provost explique clairement comment il compte procéder une fois à pied d’œuvre (Doc.43).

        Le 28 juin 1771, la flûte l’Isle de France, commandée par Coëtivi, et la corvette le Nécessaire, commandée par Cordé, appareillent conjointement pour Manille. Coëtivi a reçu des instructions précises dont nous avons parlé précédemment et qu’il va suivre fidèlement.

      Les deux bâtiments atteignent Manille le 3 septembre après une navigation sans événement particulier. Le premier objectif est d’acquérir des effets de marine en échange de la cargaison embarquée à l’Isle de France, mais Provost rencontre des difficultés de la part du gouverneur sans lequel cette acquisition ne peut se faire. Provost ne peut remplir que partiellement cet objectif. Pendant ce séjour, Provost apprend de source plutôt fiable, l’archevêque de Manille, que les Hollandais étaient informés de la suite de leur mission, et qu’ils avaient prévu de l’intercepter. Sans tenir compte de cet avertissement, le 29 décembre 1771, l’Isle de France et le Nécessaire quittent Manille pour remplir leur deuxième objectif. Ils suivent les instructions : arrivée à Mindanao le 6 janvier. L’Isle de France reste là en rade de Sambuangan tandis que Provost passé sur le Nécessaire se rend à l’île de Jolo où il doit accomplir une mission d’ambassade. Le Nécessaire est de retour le 6 février et les deux voiliers partent le 9 pour Guéby qu’ils atteignent le 20 février. Là, ils choisissent de mouiller dans une petite baie, au sud de l’île, à Pullofaux, où ils établissent une sorte de camp de base vers où les épices seront acheminées, conservées et conditionnées avant d’être chargées sur les vaisseaux qui les transporteront dans notre colonie. Pour décupler leurs moyens, les deux voiliers se séparent : tandis que Provost reste à Pullofaux, gardant auprès de lui la corvette le Nécessaire, Coëtivy se rend dans une île proche de Patany (Patany sur l’île de Gilolo qui leur avait procuré l’essentiel de leur récolte d’épices lors de la précédente expédition). Coëtivi visite d’autres îles avant de regagner Pullofaux. Les récits ne nous permettent pas de savoir si les nombreux plants et graines, tant de géroflier que de muscadier qui furent récoltés provenaient des opérations menées aux alentours par Provost depuis Pullofaux, ou de l’expédition entreprise sur des îles un peu plus éloignées par Coëtivy.

        Pendant les 45 jours qu’il réside sur l’île de Guéby, Provost ne cesse d’accueillir des visiteurs de marque, tous les princes, monarques, empereurs des îles voisines se succèdent à Pullofaux.

       Deux alarmes vinrent troubler le séjour de Provost à Pullofaux : Une menace sur sa personne l’obligeât à réclamer à Coëtivy une garde armée autour de son habitation ; et on annonça des navires hollandais en route pour Guéby, mais la date supposée de leur arrivée était trop tardive pour entraver les opérations en cours. On eut le temps de bien conditionner le précieux chargement sur les deux voiliers, et le 6 avril ils mirent à la voile. Provost termine son récit ainsi : « Après une traversée des plus heureuses, la flûte l’Isle de France sur laquelle j’étais embarqué, a mouillé hier, 4 de ce mois, en ce port ». Donc le 4 juin 1772. Plus lente, la corvette le Nécessaire n’arriva que deux jours plus tard.

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(Doc.41) : Extrait du Voyage à la Nouvelle Guinée par Sonnerat.
(Doc.42) : 5 juin 1772 - Provost, rapport de mission (Juin 1771- juin 1772)
(Doc.43) : 25 décembre 1771 - Instruction secrète de Provost à Cordé.
Carte de la route suivie.

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VI.d

Les épices sont distribuées dans les îles Mascareignes

        Le précieux butin est débarqué les jours suivants, les caisses entreposées à l’Hôtel de l’Intendance. Le 8 juin, Commerson est invité à en faire l’inventaire. Dans trente-six caisses ouvertes, il compte 500 plants de géroflier et 28 plants de muscadier, la plupart en parfait état de végétation. Huit grandes caisses fermées et entourées de toiles goudronnées présentent à leur ouverture un demi-millier de plants de géroflier et de muscadier, tous morts du manque de circulation de l’air. De treize barriques, on extrait douze à treize mille noix muscade dont la moitié a pourri, toujours par manque d’air selon Commerson. L’autre moitié est saine, les germes bien formés. On compte également quelques graines de géroflier. Commerson remarque que le déficit en gérofliers de la première expédition est comblé par les 500 plants de celle-ci. Un procès-verbal de l’inventaire est dressé et dûment enregistré (Doc.44).

*
        Poivre a fait imprimer un petit prospectus à l’usage des colons destinataires des plants d’épiceries ; il ne veut pas que se reproduisent les mêmes erreurs que lors de la première distribution  (Doc.45-a).

            La corvette le Nécessaire, commandée par Cordé est envoyée à Bourbon pour y porter une barrique contenant mille muscades, et  21 plants, dont 16 de géroflier et 5 de muscadier, il y est joint 50 exemplaires de l’imprimée sur la manière cultiver gérofliers et muscadiers. Malheureusement, à l’arrivée à Bourbon, on constate que toutes les noix muscades sont pourries ; Poivre leur en fait passer d’autres, environ 350 noix germées ou prêtes à germer qui sont réparties entre des cultivateurs des cinq quartiers de l’île. De Bourbon, Cordé poursuit sur les Seychelles avec Gillot qui devra y  acclimater gérofliers, muscadiers, mais également d’autres plantes dont le cannellier, dans un jardin qu’il a préparé dans un précédent voyage. (Doc.45-b, 45-c, 45-d).

*
        Le départ de vaisseaux pour la France est l’occasion pour Poivre de communiquer sur le succès de cette dernière expédition aux Moluques.

        Cinq lettres de Poivre au ministre datées du 14 et 15 juillet concernent les épices. Par la première, il informe du retour de l’expédition, de son plein succès, et du bonheur d’avoir ainsi pu remplir sa mission : « nous sommes riches aujourd’hui en plants de géroflier et de muscadier, ... nous les possédons dans une abondance qui met notre possession à l’abri de tous les événements.  [...] Je quitterai ces colonies avec la satisfaction de les avoir enrichies en remplissant avec tout le bonheur possible l’objet principal de ma mission dans la place que j’ai occupée. » (Doc.46).

        A la même date, une autre lettre de Poivre annonce au ministre que, soucieux de multiplier les lieux de culture des épices pour mieux en garantir la pérennité, il vient d’en expédier à l’île Bourbon et aux Seychelles dont il prévoit : « Les Seychelles deviendront les Moluques françaises ». Il répond ainsi au désir de diversification exprimé précédemment par le ministre, mais il est muet au sujet de Cayenne (Doc.47). A Bourbon, les quelques plants d’épicerie reçus début juillet n’ont pas suffi à contenter la colonie, on souhaiterait un nouvel envoi. (Doc.48).

        La troisième lettre concerne enfin Cayenne : Poivre explique qu’octobre est la meilleur saison pour y envoyer des plants des deux épices. A cette époque, il aura cédé la place à son successeur qui se chargera de cette expédition. Ainsi, justifiant d’abord de l’attente du retour de l’expédition faite aux Moluques, puis du retour des vents favorable, Poivre arrive à se décharger sur son successeur de cet envoi à Cayenne qui lui déplaît fortement. (Doc.49). A Desroches qui lui aurait proposé d'envoyer des plants d'épices à Cayenne, Poivre aurait répondu "que ce serait étouffer dans l'âpreté des mers de l'ouest, le germe de ses plus grandes espérances". (Doc.49 bis)

        La quatrième lettre est entièrement consacrée à rendre hommage à l’intelligence et au dévouement de Provost à qui seul revient le mérite de la réussite des deux dernières expéditions. Poivre termine ainsi : « Il n’est pas possible, Monseigneur, de remplir une mission plus parfaitement et avec plus de succès que M. Provost a rempli la sienne, c’est la justice que je dois lui rendre auprès de vous ». (Doc.50).

            Enfin la cinquième lettre concerne le Sieur Cordé dont il vante les mérites. Il l’a expédié à Bourbon puis aux Seychelles avec des plants et graines d’épiceries. Il est actuellement dans cette dernière île (Poivre anticipe de quelques semaines) où il doit aider à la plantation des épices avant de revenir. Il fera de même ensuite sur Cayenne. (Doc.50 bis) .

*
        Par un procès-verbal de réception des épices à Bourbon, on apprend que Desroches et Poivre « ayant bien voulu lever la défense expresse qu’ils avaient faite ... de transporter hors de l’Isle de France aucun plant ou fruit propre à germer, soit de muscadier, soit de géroflier, et l’île de Bourbon ayant été admise à partager la deuxième acquisition ... » deux envois successifs d’épices ont été effectués à l’île Bourbon. Le moins que l’on puisse dire c’est que la révocation de l’ordonnance n’a donné lieu à aucune publicité ; la révocation a-t-elle même été enregistrée ? (Doc.51). En août 1772, M. Crémont l’ordonnateur de Bourbon peut annoncer à Poivre qu’il y a « des gérofliers et muscadiers venant avec succès dans les cinq quartiers de notre île » (Doc.52).

        Concernant Cayenne, les nouveaux administrateurs s’emploient à exécuter les ordres du ministre, ils pensent avoir trouvé le moyen d’y acheminer les épices que Poivre a réservées à cet effet (Doc.53).

        Pour se prémunir contre toute insinuation malveillante concernant la nature des plants rapportés, et dans un souci de publicité, Poivre a fait expédier à l’Académie des Sciences quelques exemplaires des épices, et il y a joint le récit de leur acquisition. De là un rapport fait à l’Académie qui retrace brièvement les deux expéditions fructueuses, et assure de la conformité des épices rapportées avec la muscade et le gérofle du commerce. (Doc.54). Le récit de l'acquisition des épices se retrouve ainsi publié en 1775 dans  l'Histoire de l'Académie Royale des Sciences pour l'année 1772. (Doc.55).

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(Doc.44) : 8 juin 1772 - Procès-verbal de Commerson : réception des plants d’épicerie.
(Doc.45-a) : Juin 1772 - Manière de planter et de cultiver avec succès les plants et les graines de géroflier et de muscadier.
(Doc.45-b) : 5 et 9 juillet 1772 - Crémont à Poivre. Deux lettres sur les épices envoyées à Bourbon.
(Doc.45-c) : 20 juillet - Poivre à Crémont. Provost vous porte des noix muscade pour remplacer l'envoi défectueux .
(Doc.45-d) : 7 juillet 1772 - Crémont à Provost. Bravo, j’ai bien reçu par Cordé les épices. Départ de Gillot aux Seychelles.

(Doc.46) : 14 juillet 1772 - Poivre au ministre : retour de Coëtivi, épiceries, succès complet.
(Doc.47) : 14 juillet 1772 - Poivre au ministre. Plants d’épices envoyés à Bourbon et aux Seychelles.
(Doc.48) : 6 juillet 1772 - Bellecombe remercie Provost pour les épices envoyés, et en demande d’autres.

(Doc.49) : 15 juillet 1772 - Poivre au ministre. Après les Seychelles, projet d’envoi des épiceries à Cayenne.
(Doc.49 bis) : Juin 1772 - Note sur les épices rapportées des Moluques .
(Doc.50) : 15 juillet 1772 - Poivre au ministre. Le succès des deux expéditions est entièrement dû à Provost.
(Doc.50 bis) : 15 juillet 1772 -  Poivre au ministre. Mérites de Cordé. Il transporte les épices à Bourbon  puis aux Seychelles.

(Doc.51) : 23 juillet 1772 - Procès-verbal de réception d’épices à Bourbon.
(Doc.52) : 21 août 1772 : Crémont à Poivre. Réception à Bourbon et distribution de 230 noix muscades.
(Doc.53) : 13 octobre 1772 - Ternay et Maillart-Dumesle au ministre. Moyen de faire passer les épices à Cayenne.
(Doc.54) : 17 février 1773 - Rapport à l'Académie des Sciences. Récit et expertise des échantillons d'épices .
(Doc.55) : En 1775 - Publication dans l'Histoire de l’Académie des Sciences du rapport sur le transport des plants de muscadier et de géroflier à l’Isle de France.  

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VI.e
La fête à la grimace

            L’arrivée des épices n’a pas été fêtée unanimement par toute la colonie. Le meilleur exemple de ce manque d’enthousiasme n’est autre que le gouverneur. En prenant ses fonctions, la première attitude adoptée par Desroches fut de se tenir à l’écart d’une affaire qui tenait tant à cœur à l’intendant. Puis, lorsqu’il a été question d’organiser cette dernière mission, il a tenu à marquer son désaccord. Enfin, le retour des vaisseaux chargés d’épices semble l’avoir rempli d’un dépit profond. De sceptique il devient opposant.

        Ainsi Desroches ne peut cacher ses sentiments lorsqu’il rend compte au ministre de l’arrivée de l’expédition. Il fait mine d’un désintérêt pour un événement dont il dit avoir été tenu à l’écart. Seules nos relations avec la Hollande semblent le soucier. Mais ce que l’on perçoit, c’est qu’avant tout, le triomphe de son ennemi - le gouverneur et l’intendant en sont bien là - lui est insupportable. A ce point, toute manifestation de joie et de satisfaction des amis de Poivre apparaît ostentatoire, outrée, intolérable. Desroches écrit : « j’aime à triompher modestement, et j’ai vu rarement un succès réel aux choses affichées avec trop d’éclat. ». Acerbe, il ne manque pas de signaler au ministre que les épices ne font que péricliter sur l’île et que Poivre refuse d’en envoyer à Cayenne (Doc.56).

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        L’abbé Galloys était dans des sentiments voisins de ceux du gouverneur. En 1767, il avait très bien exécuté une mission en Chine qui consistait à faire parvenir à l’Isle de France une grande quantité de végétaux divers dont Poivre avait établi la liste. Mission accomplie, Galloys s'etait établi à l'Isle de France  où il pensait se voir confier les pépinières. Mais Poivre entendait bien garder sous ses yeux, à Monplaisir, ces précieuses cultures. Galloys avait très mal pris l’affaire et était devenu un des plus virulents adversaires de Poivre, donc l’allié des deux gouverneurs successifs. Dans une lettre à Le Monnier, fameux botaniste du jardin du Roi avec qui, comme Poivre, il etait en relation, Galloys décrit, non sans humour, la cérémonie de réception des épices, une vraie mascarade à ses yeux (Doc.57).

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        Monsieur de Courcy, commissaire général de la Marine, était un ami de longue date de Desroches, envoyé sur l’île pour remplacer si nécessaire Poivre dont la santé etait préoccupante. Dès son arrivée, ses relations avec Poivre avaient été très difficiles, et il ne cessa de le critiquer auprès du ministre. Sa lettre du 20 juillet 1772, bien représentative du ton de ses correspondances au ministre, relate avec beaucoup de détails la réception des épices à l’Isle de France  (Doc.58). Il semble que son récit ait très fortement inspiré l’abbé Galloys pour son rapport à Le Monnier du même événement .

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(Doc.56) : 14 juin 1772 : Desroches au ministre. Annonce l’arrivée de Coëtivi et Provost.
(Doc.57) : 20 juillet 1772 - L’abbé Galloys à Le Monnier, la mascarade de la cérémonie de réception des épices.
(Doc.58) : 20 juillet 1772 : Courcy au ministre : récit sarcastique de l’arrivée des épices.

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VII : Départ de Poivre, avenir des épices


        Poivre cède sa place d’intendant à Maillart-Dumesle le 24 août 1772. Le domaine de Monplaisir est racheté au nom du roi et devient le Jardin du Roi. Poivre s’embarque avec sa famille pour la métropole sur le vaisseau l’Indien le 20 octobre 1772.

        Il laisse la colonie dans une situation difficile : deux ouragans ont complètement ravagé les îles sœurs à la fin février puis à la mi-avril ; les récoltes ont été totalement détruites, les magasins fortement endommagés. L’île manque de vivres. Heureusement cette pénible situation n’est que provisoire, le bilan de plus de cinq années de transformations, d’améliorations dans tous les domaines n’a pas été balayé par les vents furieux, mais Poivre ne peut faire comprendre à son successeur la pertinence de son administration. Maillart supporte mal ses recommandations pour quelques plants d’épiceries alors que la colonie manque de pain.

        En son temps, le ministre de la Marine avait proposé à Poivre d’inscrire son nom dans l’Histoire en offrant à sa patrie la possession des épices ; la vision de Maillart sur sa mission est beaucoup plus limitée, le sort des épices n’y a aucune place comme en témoigne son courrier au ministre du 8 novembre 1772 (Doc.59). Avec un tel successeur, on comprend l’inquiétude de Poivre, l’avenir des épices aux îles n’est pas assuré.

        Aussi Poivre va-t-il tout faire avant son départ pour intéresser les nouveaux administrateurs aux précieuses cultures. Il leur fait visiter de fond en comble les pépinières de Monplaisir, il leur fait signer un procès-verbal pour bien constater l’état des cultures qu’il confie à leurs soins (Doc.60) ; et il leur laisse un petit mémoire qui explique la chance que représentent les épices pour la colonie qu’ils ont en charge de développer : « On aura beau chercher : on ne trouvera dans le monde aucune culture qui occupe moins de terres et dont le produit soit plus riche que celle des épiceries fines. » ; pour Maillart dont il a senti les réticences, il ajoute des conseils en forme de mise en garde : «Je suis persuadé que M. Maillart Dumesle sent mieux que personne l’importance et les suites d’une culture aussi précieuse [...] Monsieur Maillart est trop éclairé sur les intérêts de notre nation, pour rien négliger dans une affaire aussi importante » (Doc.61)

        Dans ce même écrit, il conseille à Maillart de confier la gestion du Jardin du Roi à Céré, mais Maillart n’en fera rien. Et pourtant, heureusement pour l’avenir des épices aux îles sœurs qu’il y a dans chacune de ces deux îles un cultivateur intelligent pour poursuivre l’œuvre de Poivre ; l’un, à l’Isle de France est ce même Jean Nicolas Céré que Poivre finira par faire imposer à la direction du Jardin du Roi, et à Bourbon, Joseph Hubert, cultivateur passionné sera le chantre des épices. Mais ceci est une autre histoire.

        Rentré en France, Poivre constate que de plus en plus de voix se font entendre pour douter non seulement de la possibilité de faire pousser les épices dans cette colonie, mais également de l’intérêt économique de cette culture. Il n’abandonne pas ce combat de toute une vie et remue ciel et terre pour faire partager ses vues. C’est ainsi qu’il rédige un mémoire sur l’intérêt économique à développer les cultures d’épices aux îles de France, de Bourbon et des Seychelles. Il y reprend, en les développant, les idées exprimées dans le mémoire qu’il avait remis à ses successeurs, et il y réaffirme son opposition à la diffusion des épices dans les autres colonies : « Si le Gouvernement veut répandre dans toutes nos colonies d’Amérique la culture des épiceries fines, alors il est certain que nous aurons ruiné les Hollandais sans profit particulier pour nous ; alors notre objet principal sera manqué ; celui de rendre la colonie de l’Isle de France, riche et utile à l’Etat. Alors cette colonie sera condamnée à être éternellement à charge, ruineuse pour le Roi, incapable de remplir sa destination, fut-elle couverte de café, de cannes à sucre, d’indigo et de tout autre objet de richesses. » (Doc.62)

        Nous laisserons le dernier mot à Poivre. Dans son Mémoire, bilan de son administration (Doc. 63), il aborde successivement tous les chapitres de son administration et parmi ceux-ci l’introduction des épiceries fines aux colonies. Le texte qui nous servira de conclusion reprend, pour l’essentiel ce chapitre sur les épices. Poivre a daté son mémoire au 23 août 1772, jour de clôture de son intendance, mais il n’a été écrit que l’année suivante. On ne s’étonnera pas du satisfecit qu’il s’y décerne constamment, il aimerait que ses mérites soient reconnus en haut lieu et récompensés.

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(Doc.59) : 8 novembre 1772 – Maillart au ministre. Retour des vaisseaux. Réflexions sur une administration ruineuse, inefficace.

(Doc.60) : 15 octobre 1772 : Ternay et Maillart-Dumesle au ministre. Signature du procès-verbal de réception des épices. 

(Doc.61) : 18 octobre 1772 - Mémoire de Poivre sur les épiceries introduites à l’Isle de France.

(Doc.62) : 12 septembre1773 - Poivre : Observations sur l’introduction de la culture des épiceries aux îles ... 

(Doc. 63) : 23 août 1772 - Etat dans lequel j’ai remis la colonie de l’Isle de France à mon successeur.


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 Etat dans lequel j’ai remis les épiceries fines à mon successeur

Le 23 août 1772, par Pierre Poivre

        J'ai eu le bonheur de remplir parfaitement les vues de Sa Majesté dans l'objet principal de ma mission. Je n'avais été envoyé à l’Isle de France, je n'en avais accepté l’administration, que pour tenter d'en faire une colonie de richesses, en introduisant la culture des épiceries fines, la plus riche qui soit connue, la seule qui puisse remplir les desseins du gouvernement sur cette île.

        J'ai laissé à mon successeur les deux colonies en possession de la culture du giroflier et du muscadier, dont le produit fait la richesse de la Compagnie de Hollande. Je lui ai laissé cette culture dans le meilleur état ; les plants des deux espèces végétaient avec la même vigueur que les arbres naturels au pays ; ils donnaient tous les plus grandes espérances. Quelques-uns promettaient de fructifier dans moins de trois ou quatre années. [...]

        J'ai remis à mon successeur le riche jardin que j'ai formé, dans lequel les plants des deux épiceries, cultivés comme ils doivent l'être, réussissaient parfaitement. Je lui ai laissé en même temps, le jardinier que j'avais instruit dans cette culture. Je lui ai remis un plan très étendu de ce même jardin, avec un catalogue de tous les arbres et plantes qu'il contenait, par un numéro, de manière que l'homme le moins intelligent dans cette partie, peut, tout d'un coup d'œil, trouver et reconnaître chaque plant.

        J'ai montré moi-même toutes les richesses de ce jardin aux deux nouveaux administrateurs. Je leur ai fait examiner l'état florissant de toutes les plantes, surtout des deux épiceries fines et leur quantité ; j'en ai fait dresser un procès-verbal qu'ils ont signé l'un et l'autre ; par cette signature, je les ai intéressés en commun à la conservation du dépôt précieux que je leur ai laissé.

        Avant mon départ, je leur ai remis à chacun des observations sur les principaux avantages que la nation doit retirer d'une culture aussi riche. Mon objet a été de les échauffer un peu en sa faveur. M. le Ch. de Ternay m’a donné les plus fortes assurances qu’il s’y intéresserait après mon départ. J’ai appris au cap de Bonne Espérance que le gouverneur avait commencé à tenir sa parole, qu’il avait passé à mon jardin quelques jours après mon départ de la colonie, et y avait fortement recommandé aux jardiniers la culture de nos plants après les avoir visitées lui-même.

        Quant à mon successeur, je n’ai pu savoir son sentiment, il m’a témoigné en général beaucoup d’indifférence sur ces objets,[...]

        M. Maillart m’a déclaré en général n’entendre rien à l’agriculture, n’avoir jamais eu de goût pour elle, ne point aimer la campagne. Il m’a assuré qu’il irait très rarement, peut-être point du tout, à mon jardin, et qu’il ne l’a acheté que pour ses successeurs. J’ai appris au cap de Bonne Esperance, qu’en effet, M. Maillart n’avait pas encore fait une seule visite à nos plants, deux mois après mon départ de la colonie, qu’il avait confié l’inspection du jardin qui les renferme au Sieur Heriard, l’homme de l’Isle de France le plus inapte pour une inspection aussi importante.

        J’espère néanmoins que mon successeur qui m’a paru un administrateur honnête et instruit, donnera quelque soin à la conservation du dépôt que je lui ai laissé. J’espère qu’après avoir donné ses premières attentions aux objets qui lui ont paru les plus pressants, il s’occupera d’une culture dont le succès doit évidemment décider le sort de la colonie qu’il administre.

        Quoiqu’il en soit, je pense n'avoir oublié aucune précaution pour assurer, après mon départ, contre tous les événements, la durée du service que j'avais été chargé, et essentiellement, de rendre à l'Etat, et que j'ai eu le bonheur de lui rendre.

        J'ai assuré notre possession par une deuxième importation très considérable. J'ai réparti les plants apportés entre les trois îles : l’Isle de France, de Bourbon et de Seychelles. Je les ai fait distribuer aux meilleurs cultivateurs des deux premières îles ; je leur ai donné par une instruction très détaillée, toutes les connaissances nécessaires pour faire réussir leur culture ; j'ai confié celles que j'ai envoyées établir sur la grande île de Seychelles, à un excellent homme, auquel j'ai donné toutes les instructions et les secours dont il pouvait avoir besoin. J'ai remis à M. Maillart, des plants de girofliers et de noix muscades germées en très bon état, pour l'envoi de ces plants et graines à notre colonie de Cayenne, suivant l'ordre du ministre. Je lui ai remis un jardin qui en est rempli ; je lui ai donné tous les moyens pour en suivre la culture avec succès ; je lui ai fait observer qu'il aurait plus de mérite et plus de gloire à conserver que je n'en ai eu à acquérir. J'ai réclamé, au nom du Roi, pour l'intérêt de la colonie et de notre commerce, auprès des deux nouveaux administrateurs, faveur et protection pour des plants qui réussissaient déjà parfaitement d'eux-mêmes, et qui feraient notre richesse s'ils ne sont pas détruits. Je n'ai pu rien faire de plus.

        J'aurais sacrifié, avec la plus grande joie, le reste de mes jours au service du Roi et de mon pays, pour conduire jusqu'à la fin un ouvrage aussi avancé par mes soins, si j'avais pu espérer que ma santé perdue par un travail toujours renaissant dans la place que j'occupais, m'eût conduit jusqu'à ce terme désirable. Il eût même été agréable pour moi de recueillir les premiers fruits de cette culture, de livrer moi-même au commerce de la nation, ce nouvel objet de richesses, d'en diriger les premières exploitations, et de concourir, par mes connaissances, aux arrangements qui seront indispensables entre notre commerce et celui de la Compagnie de Hollande, lorsque nous commencerons à en partager avec elle la branche la plus riche. Mais, dans l’état d'infirmité et de souffrance où j'étais lorsque j'ai demandé avec tant d'instance mon rappel que j'ai obtenu, il était évident que je ne pouvais résister longtemps dans une place où j'éprouvais les désagréments les plus inouïs, et où je n'étais secondé de personne.


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